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Chapitre XII |
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Épisode 066 |
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Hugues-Godion regarda autour de lui et ne voyait que faciès illuminés par la perspective de bonne bastonnade. Ménotoire lui fit signe d’obtempérer et de se taire. Il n’était pas temps de se mettre des fiers-à-bras à dos, alors même que les deux minables avaient su se faire adopter. Alors Hugues-Godion de Villenaves inspira et se renversa godet en bouche. Il eut l’impression qu’on lui travaillait langue et gencive au fer rouge, qu’on lui arrachait couches de chair à la gouge. Quand il tenta d’avaler, il se dit, horrifié, que le liquide allait le ronger jusqu’à l’os, lui traverser la peau, lui pisser par le cou. Il recracha, droit devant lui, en pleine face du tenancier qui, peau tannée ou pas, se mit à hurler à la mort et se plongea tête entière dans baquet d’eau. L’agression n’avait pas passé inaperçue ; partout, on se saisissait qui d’un bâton, qui d’une pioche. Hugues-Godion avait beau présenter les paumes en signe d’apaisement, il était trop tard. Les sauvages enjambaient les tables et se dressaient tout autour de lui. Ils s’excitaient à crier de plus en plus fort en s’enfilant belles lampées de gnôle pour se donner forces. Ces gens ne se contenteraient guère de ses seules excuses ; il leur fallait douleur et râles. Un tabouret vola et toucha Hugues-Godion à la tempe. Il vacilla en serrant les dents. La main sur son arme, il s’écroula au sol où le maintinrent bottes et fourches. Deux brutes se jetèrent sur Ménotoire. Ils les attrapa au col, les souleva et leur fracassa le crâne l’un contre l’autre. Mais déjà d’autres suivaient qui le saisirent par les vêtements et le jetèrent au sol. L’un des Italiens joueurs de dés resta figé dans son geste. - Eh bien quoi ? tempêta Braquemart. Pourquoi t’arrêtes-tu, mauviette ? Parce qu’il t’appert que tu va perdre ? Que veux-tu, canaille ? Le mouvement de poignet et la concentration sont affaire d’expérience. Tu comprendras. En attendant, il n’est nulle honte de perdre contre moi. Il s’interrompit, agacé par Gobert qui ne cessait de lui taper sur l’épaule. - Quoi encore, Ventrapinte. Joue avec nous au lieu de me marteler le dos ! - Ce n’est point ça, Alphagor, lève plutôt les yeux et regarde autour de toi. Le chevalier s’exécuta et fut saisi de stupeur en voyant la bagarre qui se menait ici. On avait pendu Stebouf par les pieds et des hommes en cercle le faisaient balancer et se le renvoyaient en le frappant à coups de pied, de poing ou de tête. Greult, toujours évanoui, mûrissait à vue d’oil sous les horions. Braquemart fut plus surpris encore en voyant huit Italiens maintenir Ménotoire à l’horizontale, l’agrippant sous les genoux et par les coudes. Ils le balançaient gaiement, s’en servant comme d’un bélier contre le pilier central de la taverne. Le front de Ménotoire cognait le bois vénérable au rythme d’un chant allègre entonné par ses bourreaux. À chaque coup, un frémissement agitait la toiture et la poussière des poutres tombait dans godets et écuelles. Ménotoire ruait de toute sa force mais les hommes qui le maintenaient avaient l’habitude de s’arc-bouter à la longe du bouf en rut pour l’éloigner de génisse. Son visage se constellait d’impacts et ses yeux voyaient monde tourner pire qu’après trois nuits de boire. Il cessa bientôt de se débattre. Pendant ce temps, deux hommes s’occupaient de Hugues-Godion. Ils lui martelaient le ventre à la botte, sans grand enthousiasme, sans être bien à leur affaire. Ils n’avaient d’yeux que pour le maigre pendule et le gros balancier dont leurs compères fort s’amusaient. |
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| Boire Vérone et puis vomir. | ||||
© Cousu Mouche, 2006-2007, tous droits réservés |
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