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Cyrille Girardin

Froissée

La BMW roulait trop vite. Quand elle est passée en bas des tours, sous les lampadaires, entre le gris et la nuit, les derniers traînards qui fumaient à l’entrée des halls d’escaliers pouvaient entendre les basses qui résonnaient. C’était la première fois qu’ils voyaient cette BMW-là mais ils sifflaient et criaient pour la saluer. La voiture faisait des allers et retours et la voix de Mac Tyer, le rappeur local, s’amplifiait puis disparaissait à nouveau. La BMW roulait trop vite mais personne ne s’en souciait pour l’instant.

Au piano

Je ne sais pas à quoi il ressemblait d’habitude, mais là, cela n’avait rien de très engageant. Son visage se cherchait dans une expression de brouillard hivernal et ses yeux tiraient sur le rouge, le même que celui des tours/minutes dans un cadran de contrôle. Il était proche de la zone d’implosion. Ses mains tremblaient sans même qu’il s’en aperçoive. Je présageais un sale moment. J’ai pris l’air le plus neutre possible :

Plus fort que le Che

Notre commando de guérilla urbaine avait un rôle crucial à jouer. L’idée était d’attaquer de l’intérieur même de San Salvador, lorsque le gros des troupes du Frente Farabundo Marti de Liberación Nacional donnerait l’assaut à la capitale. Notre victoire se rapprochait et nous allions enfin rendre ses droits et sa liberté au peuple du Salvador. La plus grande partie du pays se trouvait déjà sous notre contrôle et les forces régulières s’étaient recroquevillées autour de leurs dernières positions, à bout d’espoir et de munitions. La répression du gouvernement n’en devenait que plus féroce. Les tortures et les exécutions sommaires, bien qu’officiellement niées avec vigueur, rythmaient la vie quotidienne de San Salvador. Nos partisans, mais aussi de nombreux innocents dénoncés par erreur, par hasard, se retrouvaient, comme un enfer avant la mort, entre les mains de l’armée ou des escadrons de la mort. Chaque jour, la liste s’allongeait et tout le pays comptait un fils, une sœur, un père torturé ou disparu.

Marie tout court

Le café s’est mis à hurler et j’ai remarqué que je ne sifflotais plus. Rien, un soupir comme un désir. Il y a des matins comme ça : le cœur papillonne, léger et volatile, léger et serein, léger mais muet. J’ai bu mon café dans un rayon de soleil, derrière les carreaux. Je savais que je n’arriverais pas à grand-chose. Par principe, je suis quand même retourné au piano, mais vraiment je tapotais avec la grâce d’un ours en tutu. J’ai tiré le grand drap indien sur ce silence et j’ai lacé mes souliers.

La Problématique du réveil

Bon, Sonat, c’est moi. Je suis chez moi. C’est le milieu de la nuit. Ah non, il fait déjà jour. Brigitte, ça doit être une femme. Elle n’est pas à côté de moi, mais au téléphone. Je connais sa voix. J’y suis : c’est ma secrétaire. Elle a de jolis yeux, elle est très ponctuelle et fade au possible. Ma secrétaire, me réveille pour me dire d’aller au bureau ? C’est nouveau ça ? J’arrive quand je veux, généralement en fin de matinée. Les clients ? Quels clients ? Ah oui, des Japonais qui voulaient absolument un rendez-vous à neuf heures du matin. Des fous ! Tout simplement des fous !