La Problématique du réveil

À tâtons, je l’ai trouvé

– Allô !

Le son de sa propre voix semble surgir d’une autre galaxie lorsqu’on baigne au milieu de ses rêves.

– Bonjour Monsieur Sonat ! C’est Brigitte Martin. Je vous téléphone comme vous me l’aviez demandé Les clients vous attendent dans exactement une heure.

– Hum !

– Ça va ? Vous êtes bien réveillé ?

Bon, Sonat, c’est moi. Je suis chez moi. C’est le milieu de la nuit. Ah non, il fait déjà jour. Brigitte, ça doit être une femme. Elle n’est pas à côté de moi, mais au téléphone. Je connais sa voix. J’y suis : c’est ma secrétaire. Elle a de jolis yeux, elle est très ponctuelle et fade au possible. Ma secrétaire, me réveille pour me dire d’aller au bureau ? C’est nouveau ça ? J’arrive quand je veux, généralement en fin de matinée. Les clients ? Quels clients ? Ah oui, des Japonais qui voulaient absolument un rendez-vous à neuf heures du matin. Des fous ! Tout simplement des fous !

J’ai un peu humidifié mes lèvres avant de parler.

– Aujourd’hui, c’est bien jeudi ?

– Oui, Monsieur Sonat. Il est huit heures… Surtout ne vous recouchez pas ! Je vous prépare du café.

– C’est aimable à vous. J’amène les croissants.

Jamais on ne s’était donné tant de gentillesses dans la régularité de nos habitudes. Mais elle m’avait ordonné de ne pas me recoucher. Je l’ai trouvée tout de suite moins sympathique. Je suis allé jusqu’à la salle de bains. J’ai presque manqué de m’endormir en m’allégeant. Une femme, à ma place, y serait encore. L’avantage d’être à la verticale. J’ai regardé ma tronche dans la glace. J’ai lutté pour y découvrir des yeux. J’ai ouvert le robinet d’eau froide, j’ai construit une fontaine avec mes deux mains et j’ai jeté mon visage dedans. Beaucoup de mousse à raser et je passais la lame au ralenti pour ne prendre aucun risque. L’exploit d’un équilibriste cul-de-jatte. Mais malgré tous mes efforts, je n’arrivais pas à retrouver les traits de mon visage.

Le téléphone s’est mis à hurler encore une fois. Elle est gentille Brigitte, mais elle en fait un peu trop ! J’ai empoigné le combiné en le maintenant à bonne distance de ma barbe blanche.

– Non, non, Mademoiselle Martin, je ne me suis pas recouché. Tout va bien. Je serai à l’heure.

– C’est qui celle-là encore ? T’as déjà une nouvelle maîtresse ?

Je n’avais pas assez d’air en moi pour soupirer comme je l’aurais voulu.

– Sonia tu sais que je dors à ces heures-là. Après dix ans de mariage, tu devrais le savoir, quand même !

– Je vois que tu n’as pas changé. Tu n’as jamais eu de savoir-vivre. Pourtant, tu pourrais me manifester…

– Stop ! Tu veux quoi ?

J’étais prêt à aller lui chercher la Statue de la Liberté à la nage, pourvu qu’elle me laisse respirer en paix. Surtout si tôt le matin.

– Vendredi prochain, je garde Stéphane.

– Mais c’est mon week-end ! On avait prévu d’aller camper dans les Alpes.

– Ben justement, il a un début de rhume. Je crois que serait mieux pour lui s’il restait à la maison.

– Foutaises ! Un début de rhume en plein mois de juin ? Sonia, il a bientôt treize ans, notre fils, c’est plus un nouveau-né. Le week-end prochain, je vais camper avec lui. C’est clair ?

En criant, j’avais envoyé un peu de mousse aux alentours. Je commençais à le trouver sérieusement indigeste, ce jeudi matin.

– Écoute Bruno, je trouve qu’il est encore trop jeune pour…

– Tu me les gonfles, Sonia !

Clap !

Évidemment, lorsque j’ai reposé la lame sur ma joue, elle n’a rien trouvé de mieux que de s’enfoncer et d’ouvrir un petit ruisseau vermeil. J’ai fini le boulot dans un bain de sang, j’ai rincé le tout, je me suis aspergé d’after-shave et j’ai tourné en rond pendant cinq bonnes minutes avec un bout de coton collé sur la figure. Je n’avais toujours pas atterri dans mon corps et je me sentais autant à l’aise qu’une baleine dans un bocal à poissons rouges.

J’ai allumé la radio pour qu’elle me serve d’horloge sous la douche. Les niaiseries pompeuses d’une quelconque chanteuse ne m’atteignaient bientôt plus. L’eau bouillante m’enveloppait dans un cocon rassurant. Les muscles se détendaient et ma tête retrouvait peu à peu son équilibre. Je disparaissais dans le flux régulier qui me coulait le long de l’échine et je commençais à tolérer l’idée d’être debout alors que la terre bâillait encore.

Huit heures trente, le flash de Daniel Pétillon. Le gouvernement a annoncé des restrictions budgétaires qui permettront de redresser l’économie. Le Premier Ministre a déclaré que les 3% pourront être atteint et ainsi permettre au pays de se replacer sur l’échiquier européen. L’éducation et la culture seront particulièrement touchées par ces mesures. Des précisions dans notre journal de neuf heures… La poursuite des hostilités… Clap !

J’ai laissé une inondation derrière moi, mais c’était une question de survie. Quelques secondes de plus et j’étouffais sous ma douche, noyé par les informations de huit heures trente. Aie, huit heures trente ! Les Japonais se rapprochent.

J’ai ouvert mon armoire et le constat m’est clairement apparu. Un grand vide trônait à l’endroit où, habituellement, la pile de mes caleçons propres me rassurait matin après matin. Nu au milieu de mon appartement, je restais sans réaction face à ce spectacle déconcertant. Je me perdais en pensant longuement à la complexité de la vie moderne quand le téléphone m’a sorti de ma torpeur.

– Sonat !

– Bonjour, j’aimerais vous réserver deux places pour la représentation de ce soir.

– Pardon ?

– Je ne suis pas à la Comédie ?

– Non, pas vraiment !

– Oh, excu…

Clap ! Elle venait de me rappeler mon rendez-vous et je n’avais plus le temps pour de longues politesses. Je suis retourné jusqu’à la salle de bains, j’ai humé mon vieux caleçon et je suis arrivé à la conclusion que ni Brigitte, ni les Japonais ne soupçonneraient le subterfuge. Chaussettes, chemise, pantalon et, en essayant de mater une mèche rebelle devant le miroir, je me suis rappelé que j’avais promis des croissants. Ah, un café noir avec un croissant et un petit verre de jus d’orange ! J’ai vu mes traits dessiner quelque chose de joli mais je me suis planté deux fois en nouant le nœud de ma cravate.

J’en étais là quand le téléphone, dans un ultime assaut, réduisit en miettes mes dernières résistances nerveuses. Un coup d’œil à ma montre. Si je partais dans la seconde, je pouvais encore arriver à l’heure pour les courbettes d’usage. En oubliant les croissants, évidemment. Pauvre Brigitte ! Une sonnerie puis plus rien. Puis reprise de l’attaque répétitive. Un code entre Stéphane et moi.

– Salut Fiston ! Écoute, je suis vraiment pressé, mais je te rappelle dans la journée. Ciao !

Il a bredouillé quelques mots que je n’ai pas eu le temps de capter. Le veston, sauter dans les souliers et j’étais déjà dans le couloir à tapoter contre l’ascenseur. C’est en l’ouvrant qu’une cervicale a pété. Une barre de fer m’a bétonné toute la nuque et j’ai très bien reconnu le signal. Je n’arrivais plus à tenir la poignée et la porte, dans un souffle léger, s’est refermée.

Je me suis appuyé contre le mur et, par la fenêtre des escaliers, j’observais deux pigeons sur le toit d’en face. Le mâle, tout en gonflant ses plumes, roucoulait autour d’une petite tête qui lui tournait le dos. Rien de nouveau, mais cette simplicité, m’aidait à me remettre droit. Mes dernières paroles me sont remontées à la conscience et j’en pesais enfin l’énormité. J’avais envoyé sur les roses mon propre fils, le seul être dans ce monde enlaidi pour qui je n’avais jamais ressenti autre chose que de l’amour. Et je ne savais toujours pas s’il était réellement malade ou s’il me téléphonait pour me dire que sa mère s’inquiétait pour rien et qu’il se réjouissait d’aller camper.

Rappeler Stéphane, papoter sur sa santé, sur l’école, sur les vacances, sourire à la boulangère en lui demandant les croissants, remercier Brigitte pour l’excuse en or qu’elle aura trouvé à l’attention des Japonais et lui dire que son café, comme d’habitude, est excellent. Ma nuque s’adoucissait peu à peu. Pour me réconcilier définitivement, j’ai pris le petit escalier en bois qui mène jusqu’aux toits. Je me suis assis en haut des tuiles et un petit vent est venu me réveiller.

La ville devenait de plus en plus petite et le reflet du soleil, sur le lac, s’amusait dans une tranquille chaleur. Je la sentais me gagner, traversant langoureusement les différentes couches de ma peau. Les bruits n’arrivaient qu’à peine jusque là-haut. L’espace immense qui s’ouvrait dans toutes les directions m’enveloppait et me rassurait. Mon corps, pour la première fois depuis ce matin, ne me semblait plus étranger. J’ai respiré, profondément. Un mélange de gaz d’échappement et de relents industriels. J’ai plongé la main dans mon veston et j’ai sorti une cigarette du paquet.

La première bouffée est allée remettre ma cervicale en place. Les suivantes m’ont totalement fait perdre la notion du temps. J’étais assis sous le soleil du matin et le tabac rauque me voyageait l’esprit. Je décollais de mes tuiles pour me balader de toit en toit puis, d’un saut primesautier dans le bleu du ciel, je rejoignais le scintillement magique qui se transformait sans cesse au souffle du lac. Je me décomposais dans les éléments. Le feu, l’air et la fumée. Je me réveillais à la profondeur du jour. Je fumais ma première cigarette.

Avant de quitter ce sommet, j’ai écrasé le mégot qui est allé rouler dans le chéneau. Je titubais légèrement, rempli d’ivresse matinale, heureux d’avoir côtoyé un bout d’ailleurs. La journée pouvait commencer.

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Cyrille Girardin est né en 1973 à Delémont, dans le Jura (Suisse). Depuis une quinzaine d’années, sa vie se compose de petits boulots – livreur, modèle, fouilleur en archéologie, gardien de plage, moniteur de ski –, d’une longue balade en Amérique centrale et d’autres voyages, de quelques tentatives à l’écrit, de contemplations immobiles, d’études à l’Université de Genève et, surtout, sur le Léman ou ailleurs, de lentes navigations à la voile. En 2002, son épouse et lui partent travailler en Afrique. Ils vivent pendant deux ans en Érythrée puis déménagent au Ghana. Cyrille Girardin y enseigne actuellement le Français Langue Étrangère.

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