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Textes
Ce ne sont que des pierres
7/05/13
– Ce ne sont que des pierres, des pierres à perte de vue. Il n’y a rien à faire ou à entendre, ici. Tu parles d’une île ! C’est le bord du monde ! Les fondations même de l’ennui !
– Au contraire, tout est là. On va enfin pouvoir opposer nos préoccupations, nos misères intellectuelles, à ce vide. Tu sais à quel point le vide est parfois révélateur ?
– Tu dis ça pour moi ?
Divine rencontre
18/04/13
C’est un soir de mai que j’ai rencontré Dieu. J’étais assis dans le métro, pas mécontent de rentrer après une longue journée de travail, quand il pénétra dans le wagon à l’arrêt Bourdonnette. Une apparition inoubliable.
C’était un petit homme râblé, à la barbe brune bifide et aux cheveux crasseux. Il portait un short en jean et un tee-shirt vert sans manche qui moulait sa bedaine. Deux types improbables l’encadraient : un binoclard malingre chargé d’un pack de Heineken et un autre au visage constellé de cicatrices.
Pendant l’orage
1/03/13
Bernard s’effondre sur sont lit et plonge instantanément dans un sommeil profond. Il est épuisé. En rentrant du travail il avait pris tout juste le temps d’avaler en vitesse un morceau de pain, s’était déshabillé avant de s’écrouler. La semaine avait été chargée.
Depuis l’accident, Bernard s’est jeté corps et âme dans son travail. Passant de quarante-deux heures à plus de soixante par semaine, il espérait ainsi étouffer son désarroi. Mais, malgré tout, il n’arrivait pas à faire le deuil de sa femme et de sa fille, toutes deux tuées dans un stupide accident de la route.
Les Immobiles
19/02/13
Dans son pays, il devait jouer aux échecs. Sur les terrasses protégées du soleil par des canisses usées, sur une île oubliée de l’Adriatique. Là-bas, ce devait être un roi. Ici, il n’est rien. Il ne parle pas le français, et ne bafouille péniblement qu’un peu d’anglais. Aux Bastions, autour des jeux d’échecs, on ne parle pas l’anglais. L’homme ne joue pas, même si le langage du jeu est universel.
Béjaune
13/02/13
On s’est rencontrés au feu de l’avenue Casaï. Moi et Ginette, on revenait d’une soirée chez Duduche, un marrant, ce Duduche, il connaît des tas de blagues, moi je peux pas je les oublie tout de suite. Enfin si, je m’en rappelle une, si vous voulez je vous la raconterai après.
On se côtoyait sur la double voie, tous les deux arrêtés au feu rouge : j’ai tourné la tête et je l’ai vu, à ma gauche. Un jeunot, genre 20-25 ans, au volant d’un p’tit bolide sans doute acheté par son papa.
L’Anguille
3/12/12
« …après le vol, presque toute la bande a été arrêtée grâce à un courageux témoin. Le chef, connu uniquement sous le surnom de “l’Anguille”, et le butin restent introuvables. Le juge devra décider demain, après comparution des malfrats si, malgré la gravité des faits, le jugement reste de la compétence du Tribunal des mineurs. En effet, aucun des comparses ne dépasse l’âge de dix-sept ans. Tout porte à croire que l’affaire des “Ados flingueurs” ne fait que commencer… »
L’inconvenance des murmures
19/11/12
- Mon père, pardonnez-moi car j’ai péché. Comme tous les dimanches, Marie Gouadec, une veuve à la quarantaine froissée, se confessait. Comment elle trouvait le moyen d’offenser Dieu, en vivant recluse depuis la mort de son mari, dans une vieille maison isolée surplombant la plage, restait un mystère pour le père Gwenn. Mais la bigoterie…
Le Ramasseur
2/11/12
Mon papa disait tout le temps : « Bois sec et beau, hiver au chaud ». Alors je ramasse du bois. C’est bien, parce que je peux le faire sécher dans la remise derrière ma cabane. Maman est aussi au ciel avec papa, mais elle m’a appris tout ce qu’il faut pour vivre tout seul dans la montagne. J’aime bien le poisson du lac et les baies que je vais chercher dans la forêt. Mais j’aime moins les racines que je dois manger en hiver.
Coup double
8/10/12
J’allais sortir quand elle est arrivée. Quoi ? − La mort. J’ai dû faire une drôle de gueule car elle m’a rassuré assez rapidement : « Tu ne sentiras rien. » Les guibolles en guimauve, j’ai quand même réussi à lui signaler qu’on n’avait pas gardé les vaches ensemble et que, par conséquent, ce tutoiement n’était pas de rigueur. « Mais ça fait longtemps que toi, tu me tutoies. »
Le grappin m’a choisi
1/10/12
Avant j’étais peinard. Lové au milieu de mes congénères atones, bien planqué sous cette masse de peluche bleue et rose, qui atténuait la musique rock déversée par des amplis colossaux à travers le parc d’attractions. Mais le grappin m’a choisi. Un jeune garçon a déboursé la somme de 23 euros 60 en pièces de vingt centimes pour, à force de mouvements d’abord saccadés et maladroits puis de plus en plus précis, parvenir à me saisir par le museau entre les trois griffes de la pince et me faire tomber dans le sas de l’appareil.
