Jean-Noël de la Bâtie

Jean-Noël de la Bâtie était le dernier représentant de la digne descendance des de la Bâtie, l’héritier, la fin de race, de l’une de ces vieilles familles genevoises qui traversent le temps avec superbe, laissant ça et là au gré des manuels d’histoire locaux l’empreinte d’une immuable et généreuse grandeur d’âme, l’ombre d’un talent d’architecte reconnu ou simplement le fait d’un ridicule sobriquet dû à un événement quelconque de la vie nocturne des hauts de la vieille ville.

Jean-Noël de la Bâtie avait cette prestance glorieuse et ce front dégarni qui ont fait la renommée des de la Bâtie à travers le microcosme des goûters et des rallyes genevois. Il arborait le loden et la chemise Saint‑François à redondets cousus avec un naturel étonnant. Ce port altier des ustensiles de noblesse que sont les costumes verdâtres et les chaussures de cuir vrai faisait de lui un invité de marque au Noël des vieilles gloires de la rue des Granges ou à la kermesse annuelle de la Corraterie.

Bien qu’il fut ce que l’on pourrait couramment appeler l’imbécile heureux de sa lignée, celui qui noierait la réputation de ses ancêtres, Jean-Noël de la Bâtie pouvait compter sur une immense fortune amassée par ses glorieux prédécesseurs. Il y avait eu des de la Bâtie dans tous les domaines courants de la vie genevoise : un célèbre chirurgien maladroit, un piètre politicien engourdi et aviné, quelques humanistes frileux, deux ou trois historiens oubliés, un botaniste rêveur et une dévouée maîtresse d’école. Bref, ce que toute bonne famille traditionnelle se doit d’être, elle le fut.

Jean-Noël ne souffrait pas d’un manque quelconque d’argent ou d’affection, il souffrait de ne pouvoir exister par la grandeur de son propos ou par le talent de ses œuvres. Il avait tout essayé : de la peinture à l’écriture en passant par les arts musicaux et le chant sacré, il avait excellé par sa maladresse et son sens inné du ridicule. Il obtint également en politique l’un des plus mauvais scores que la République aie connus : douze voix. Jean-Noël ne se souviendrait jamais de ce jour sans frémir.

Jean-Noël de la Bâtie souffrait en fait d’un mal connu de notre époque : il était décalé. Au lieu de se contenter d’exister en croquant les deniers qui dormaient dans les coffres de la banque Lombctet et associés, il s’était mis en tête de prouver au monde qu’il était le digne représentant de la lignée des de la Bâtie.

Le rêve de Jean-Noël était de voir son portrait figurer à la suite de ceux de ses nobles ancêtres dans le couloir central de la villa de la Bâtie, sise au milieu des bois du même nom.

Pour cela il n’y avait pas trente-six solutions : il fallait innover, inventer, révolutionner.

Suite à une nuit d’orage, Jean-Noël eut une révélation. Il s’empressa d’aller inscrire au registre des associations le Cercle des amis du yorkshire volant car, oui, le ciel s’était ouvert devant ses yeux : il ferait voler des yorkshires avec un trébuchet. Dans un souci d’équité, il avait décidé de faire partager la vie trépidante des moineaux et des buses aux yorkshires.

Bientôt, il fut décidé de l’emplacement du trébuchet dans le jardin des de la Bâtie. Il s’agissait d’un grand trébuchet ancestral de quinze mètres de haut, doté d’une flèche de lancée de plus de douze mètres, une très belle pièce de bois réalisée d’un seul tenant par maître Cornut, un charpentier de renom de la ville de Lancy.

Il était essentiel de posséder un trébuchet de grande taille pour la simple raison que les futurs caninoptères devraient pouvoir traverser le vallon du Rhône et atterrir sur le plateau sans risquer de se trouver plantés tels des carottes dans la falaise de Saint-Jean.

Le premier essai fut réalisé avec Mirzoune de Vautremont, la petite yorkshire de Jean-Noël. Il avait voulu lui offrir la primeur de la découverte du vol yorkshirien.

Mal lui en pris : il s’avéra que Mirzoune était beaucoup trop légère pour la puissance qui fut délivrée par le trébuchet.

C’est avec un ultime soupir de pamplemousse trop mûr qu’elle vint tacher la façade du 5, rue Sans-Nom, à hauteur du troisième étage, sans avoir eu le temps de pousser le moindre gémissement, au lieu de choir dans les arbustes tel qu’il avait été calculé initialement.

Malgré la douleur, le désespoir, qui le saisirent à la disparition accidentelle de cet être cher, Jean-Noël de la Bâtie se devait de continuer son œuvre, ne serait-ce que pour honorer la mémoire de son projectile initial et innocent, sa très chère Mirzoune de Vautremont.

Un mathématicien hollandais de renom, le professeur Ouste de Van Gleubem, déchu de sa chaire à l’université d’Amsterdam fut engagé par le très novateur Cercle des amis du yorkshire volant pour se pencher sur l’épineuse question de la trajectoire idéale du survol de la Jonction. Van Gleubem avait été méprisé par ses pairs bataves pour avoir oser défendre le droit à l’envol des hamsters dans sa Hollande natale. Il avait passé une partie de sa jeunesse à mettre au point des harnachements pourvus de fusées permettant aux hamsters d’éprouver sa passion pour la balistique appliquée.

L’échec de son doctorat fut retentissant. Il dut se rabattre sur des idées plus proches et plus compatibles, telles que la reproduction des limaces borgnes dans l’île de Svalbard ou le dialogue des salades par temps humide sur la côte danoise, pour enfin retrouver un semblant de prestance et décrocher, en plus de quelques bourses, son poste d’enseignant tant convoité.

Têtu et pugnace, il avait continué à mener ses études sur le vol hamsterien en cachette. Il avait même eu le culot de faire partager ses émotions à quelques-uns uns de ses élèves atterrés. La disparition de multiples hamsters et la présence de chats repus dans les environs de l’université avaient fini par mettre la puce à l’oreille du recteur Munswaan de Groote qui ne tarda pas à prendre les décisions qui s’imposent en renvoyant sur-le-champ l’odieux personnage.

C’est au hasard d’une rencontre à la terrasse de la Clémence que Van Gleubem proposa ses services à Jean-Noël de la Bâtie. Convaincu par les quelques notions d’aérodynamique évoquées par Van Gleubem ce soir-là au sujet de l’une de ses fameuses catapultes à vapeur, de la Bâtie décida de l’engager pour étudier, perfectionner et fiabiliser le grand trébuchet de la Bâtie.

Une grande poussée d’idées novatrices allait bientôt naître de cette association, la science et les yorkshires allaient faire un bond en avant, connaître une avancée technologique incroyablement dynamique.

Jean-Noël était fermement décidé à tenter le diable, à prouver au monde par tous les moyens que la mort de Mirzoune de Vautremont était un incident regrettable et que bientôt, sereinement, les poupounes joyeuses et jappissantes décriraient de gracieuses courbes au cœur du ciel azuré, par-dessus les flots paisibles de la Jonction, sans même se retourner un ongle, sans perdre leur nœud rose noué avec amour autour de leur cou.

L’automne fut consacré à des essais de balistique appliquée réalisés avec de surprenantes et abominables faïences héritées de la grand-mère de la Bâtie. Tout ce qui approchait de près ou de loin le poids rêvé d’un minuscule yorkshire ou d’un caniche servait à alimenter les futures tabelles de référence de la plate-forme d’envol des hauts de la colline de la Bâtie.

On propulsa des soupières qui faisaient effet de caniche nain. Parfois, sur les falaises de Saint-Jean, venait à s’écraser une carafe empire, sa poignée et son socle, simulant de manière bruyante la fin tragique d’un pékinois de petite taille. Il y eut certes des plaintes, des énervements ; un mouvement populaire des hauts de la rue du haut de la falaise vint en délégation contester de manière bruyante, donner de l’opposition à ces recherches qui ne leur semblaient pas du tout scientifiques.

C’est à coup de généreuses indemnités, d’enveloppes discrètes et bienveillantes, que de la Bâtie et Van Gleubem purent faire taire les mauvaises langues et reprendre, avec le sérieux qu’on leur connaissait, leur mission, leur travail d’analyse minutieuse.

 

Durant l’hiver, le trébuchet fut démonté, ausculté, réglé, rectifié, ajusté ; pas le moindre détail n’avait été laissé au hasard. Chaque vis chaque clou avait été calibré aux valeurs mathématiques déterminées par Van Gleubem. La flèche avait été rallongée de quelque quarante centimètres.

Pendant qu’en atelier les artisans s’affairaient autour du gigantesque trébuchet, quelques maçons préparaient la nouvelle plate-forme de lancement qui allait se situer du côté de chez la Jasmine, sur le bord de la falaise du bas, juste en dessous du lieu-dit du sentier des cendres.

Tout devait être prêt au printemps, sans faute. Nerveusement, Jean-Noël faisait l’aller-retour entre les deux chantiers, haranguant les charpentiers, fulminant contre les maçons. Il avait été décidé que la revanche de Jean-Noël serait publique, affichée. Il gardait une déchirure, une cicatrice profonde et douloureuse de la disparition tragique de Mirzoune de Vautremont. Il voulait apporter au souvenir de cette dernière la superbe d’une réussite éclatante, effacer le regret d’un trait de lumière canin dans le ciel de la Jonction.

Les autorités avaient donc été conviées en ce bel après-midi de mai sur l’esplanade Mirzoune, baptisée en souvenir de l’expérimentatrice malheureuse. Il y avait là le maire Benoît Pondulont et l’ensemble de ses proches collaborateurs. Madame la conseillère Vaudrounet, et son air sceptique, et Albert de Frasquetrique, le responsable des parcs et travaux divers, et sa légendaire fraise nasale étaient également des convives. Gisèle Calenbrunette, du Département des monuments et des sites d’intérêt régional, étalait son rire, son peu de savoir et ses fourrures du côté du buffet où elle engouffrait les plus délicats canapés sans vergogne et, un peu plus loin, Maurice Mougnentufe noyait ses dernières défaites électorales dans un excellent Château Outarville 1924.

Plus discrètement, sur le côté de la scène, Eude d’Ermenonville étanchait une impressionnante fissure buccale à grandes lampées de mauvais vin de cuisine ayant servi à faire mijoter les agapes de ce copieux buffet sous le regard effaré du personnel de maison astreint au service du jour qui n’osaient rabrouer le public personnage.

Un petit orchestre disséquait quelques classiques mous en guise de fond musical, la petite fête battait à un rythme d’attente. Jean-Noël n’était pas vraiment un personnage fréquentable mais sa générosité légendaire, ses dons multiple à la République genevoise, obligeaient les autorités à répondre présent à la plupart des imbécillités publiques de ce drôle d’énergumène.

Vint l’heure tant attendue du lever de rideau, le moment de dévoiler l’outil du délire : le grand trébuchet avait été décoré de fleurs pour l’occasion et un petit cordon de velours rouge cerclait l’engin sur de petits pieux de bois vernis pour éviter que les importuns ne s’approchent de trop près, que les curieux ne viennent poser leurs doigts maladroits dans le mécanisme délicat de mise en route du balancier de cinq tonnes.

Eude d’Ermenonville s’était penché sur ledit mécanisme qui surplombait le panier de lancement. Ayant posé un pied à l’intérieur du panier, il s’acharnait à tenter de déchiffrer les subtilités du mécanisme de décoche, frémissant du dernier de ses neurones encore intact pour visualiser le chemin de la petite clavette servant à relâcher le contre-pied en laiton qui lui-même ôtait le cran, ce fameux cran qui libérait le mouvement du balancier.

Une légère faute d’équilibre due à quelques semonces gastriques poussèrent le digne Eude à poser son index malheureux sur la clavette.

Non content d’avoir été le premier administré à oser interrompre un discours officiel du maire Pondulont, Eude d’Ermenonville fut le premier homme à voler réellement, précédant ainsi les frères Wright et toute une cohorte d’inventeurs intrépides ou prétentieux. Eude, qui de sa vie n’avait réussi que quelques examens médicaux élémentaires, venait de faire franchir une étape légendaire à l’homme tel que nous le connaissons : il avait survolé les falaises de Saint-Jean sans même s’apercevoir de sa méprise. C’est à peine s’il avait trouvé que le vin de cuisine avait fini par lui donner le tournis lorsqu’il termina sa course dans les cordes à linge du jardinet de Mme Françoise Brasseur.

La presse fit grand bruit de cet incident ou de cet exploit, selon les publications. Eude fut porté aux nues et on accepta par décret officiel de renommer la rue Sans-Nom aux armes de sa famille. Ce qui fut la rue Sans-Nom devint la rue d’Ermenonville depuis ce jour.

Jean-Noël de la Bâtie tomba dans l’oubli, le trébuchet ne propulserait plus personne d’autre ; les autorités, devant un tel exploit, avaient décidé de saisir l’engin diabolique et de le faire transférer au Musée des transports de Lucerne. Jean-Noël tira peu de gloire de cet épisode et finit ses jours retiré de tous. Après avoir vendu le domaine de la Bâtie à la ville, il s’exila en Autriche et y mourut quelques années plus tard, ruiné et alcoolique.

De nos jours, on peut reconnaître encore quelques pierres de l’emplacement du trébuchet qui servent de terrasse à un café de renom, le café de la Tour.

C’est en l’honneur de ces jours mémorables que les yorkshires et les caniches font quotidiennement procession en ce lieu redevenu paisible.

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Jérôme Rosset n’est pas un écrivain sérieux. Il habite Genève où il est né en 1963. Il lui arrive parfois de finir des nouvelles, malgré ce qu’en pense Cousu Mouche. Jérôme Rosset a assumé avec brio et loyauté la fonction de konopsoproctotrype du Comité Cousu Mouche. Il a donné sa démission en août 2006 pour se vouer corps et âmes à l’écriture de loufoqueries. En 2009, il publie aux éditions cousu mouche son premier recueil de nouvelles : Nobles Causes.

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