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Jérôme Rosset

Mauvaises nouvelles

de Jérôme Rosset
En trois paragraphes, voire deux pages les jours de grand vent, Jérôme Rosset tisse les scènes d’un univers tendre et burlesque. Aspirants vampires, préposés à la sauvegarde de la langue française, plombiers insomniaques et cocus majestueux s’y côtoient en bonne harmonie.

Ce ne sont que des pierres

– Ce ne sont que des pierres, des pierres à perte de vue. Il n’y a rien à faire ou à entendre, ici. Tu parles d’une île ! C’est le bord du monde ! Les fondations même de l’ennui !

– Au contraire, tout est là. On va enfin pouvoir opposer nos préoccupations, nos misères intellectuelles, à ce vide. Tu sais à quel point le vide est parfois révélateur ?

– Tu dis ça pour moi ?

Yaourt, tango & charentaises

Deux petites bûchettes crépitaient dans l’âtre sans grande vaillance ; il y avait presque autant de passion dans cette cheminée encastrée que dans la libido de Mauricette : les flammes qui s’y déployaient sans vigueur éclairaient un peu l’endroit à défaut de le réchauffer ou de l’illuminer.

Walter Obensphul

Walter Obensphul était l’un de ces avant‑gardistes, l’un de ces précurseurs de la cuisine moderne; un explorateur, le Livingstone du marmitonnage doublé …

Le Désir de la culpabilité

– Cette ampoule que vous enfonciez délicatement dans le culot avec vos doigts fébriles et impatients…, susurra le praticien.
– Visser, docteur, visser. On n’enfonce pas une ampoule, ce n’est pas un suppositoire, précisai-je.
– Oui, enfin, je m’exprimais au niveau du symbole, s’emporta-t-il. Est-ce que cela vous a apporté du plaisir, évoqué du désir, porté à frémir ?

Le Paragraphe du doute

L’atmosphère était plus que lourde, chapeautée de ce silence que personne n’osait briser. Amédée leva les yeux vers Sylvette :
– Je suis un artiste incompris, ma mort ne sera que le couronnement de mon existence incomprise, je n’ai plus qu’a disparaître, je vais de ce pas me suicider.

Belzébuth, les chèvres et les farceurs

Le grand maître Bratathg, Lucien Plomboux de son état civil, avait pourtant l’air préoccupé : voilà donc bien deux heures que ses disciples et lui-même, vêtus de leurs robes rouges et noires, invoquaient Balaam, Asgaroth et ses légions de la mort sans succès.

– Par Urgoth et Margram, il y a un truc qui cloche; soit quelqu’un a mangé de l’ail avant de venir, soit on s’est gourés de chapitre. Je vois pas, là vraiment, je vois pas.

De la globalisation diversatoire et autres considérations internationales

Je vois déjà, sur vos lèvres tendues, gercées, closes ou pulpeuses, se dessiner les contours mondiaux de ce que vous considérez comme la diversité globalisante au sens large du terme.

La diversité c’est mondialement world et enrichissant, Marcel me le disait hier encore à la buvette de son échoppe de vents en boîte : C’est inévitable et c’est sain.

Nobles Causes

de Jérôme Rosset
Le premier recueil de nouvelles de Jérôme Rosset titillera les zygomatiques. Ce style truculent et joyeusement foutraque, Jérôme l’a forgé pour les siens, ces amis qui lisent ses productions depuis des années sans qu’il ait éprouvé le besoin d’en faire profiter un plus large cercle de lecteurs. Du burlesque, du délire rural, des inventeurs absurdes, de l’extraordinaire au quotidien, et un sens tout particulier de la phrase qui percute, les nouvelles de Jérôme Rosset ont tout pour plaire.

Vive la science !

C’est la fin du monde, un type sérieux l’a dit récemment lors d’une conférence : le truc fumant du CERN, leur expérience, ALICE n’est pas celle du pays des merveilles. Il va y avoir des trous noirs, enfin au moins un. C’est le contraire de la poussière ; on ne peut pas les balayer ou les cacher sous un tapis car c’est le tapis qui s’en va avec la balayette et, tôt ou tard, nous allons disparaître, absorbés comme un petit-beurre trop mou dans un flan au chocolat.

Hubert Salin ou la mesure précise des choses

Hubert avait finalement fait sa vie ici ; il avait tenu à jour les registres de sa mission sur l’île de Muneranae pendant trente-huit ans avec l’opiniâtreté que l’on pouvait attendre de lui. Avec ce sérieux qui le caractérisait. Trente-huit ans sans faillir, sans omettre la moindre ligne ; saisir la date, s’enquérir des modifications, mesurer, reporter et poser les observations. Trente-huit ans de fidélité et de travail accompli avec une rigueur et une minutie digne d’un ingénieur germanique. Trente-huit ans de souffrance muette, et d’éloignement aussi, car Hubert n’avait jamais revu sa Bourgogne natale depuis son exil à Muneranae.

C’est relatif

Le 12 janvier 2006 à 13 h 46 au Centre Européen de la Recherche Nucléaire à Genève, le temps fut arrêté au cours d’une surprenante expérience menée de main de maître par les professeurs Klysin et Glein accompagnés de leurs assistants. L’arrêt fut infime, un minuscule répit dans le cours du temps, comme un trébuchement du colosse qui fait tourner le sablier, le hoquet céleste. Bref, une incroyable pause au cœur de notre course effrénée vers le néant. La science était en émoi.

Bruit

Il avait gueulé. Impressionnant. Les mioches n’en revenaient pas : cela faisait bien quatre ans qu’on leur avait dit qu’un jour, sans doute, il s’énerverait et qu’ils s’en souviendraient. À force de repousser les limites, de tenter les barrières en continuant de l’observer d’un œil discret, ils avaient fini par imaginer que l’impassible était de cire. Il ne bronchait pas, arborant toujours ce léger sourire au coin des lèvres, vivace comme l’œil mou d’un lion après la gazelle.

Thérèse en mission

Selon Thérèse, il n’y avait au monde que deux types de personnes sur cette terre donnée par notre Dieu à tous, le Seigneur tout puissant : ceux qui savent, et qui sont donc appelés à sauver les autres qui ne savent pas, et ceux qui ne savent pas, et qui doivent donc, par déduction simple et logique, être sauvés par ceux qui savent.

Simone

– Tu vois, je crois que tu t’es largement foutu de ma gueule, je me sens trompée, salie, jetée, maudite, moche, conne et usée par les mots que tu m’as servis tout au long de notre existence commune et là, comme un pro du dégueulasse, tu viens me livrer ton habituel registre sur la faiblesse de la chair, la tentation et toutes les autres inepties auxquelles je n’ose même pas encore penser. – Mais je suis sincère et… Raphaël eut un coup d’arrêt, il ne respirait plus, la bouche légèrement entrouverte et tremblante, il regardait, interloqué, la main de son épouse sortir de son sac à dos un pistolet brillant qui venait maintenant se pointer dans sa direction.

Café de la Bouette

C’est tout simplement incroyable. Je ne sais pas pourquoi je me suis arrêté dans ce coin. Je ne sais pas ce qui m’a poussé à échouer dans ce café plutôt que dans n’importe quel autre bistrot de bord d’autoroute vingt kilomètres avant ou après ce creux, dans ce café silencieux au milieu de nulle part. Je suis assis dans un café : le café de la Bouette. C’est ridicule comme nom de café, la Bouette.

Jean-Noël de la Bâtie

Bien qu’il fut ce que l’on pourrait couramment appeler l’imbécile heureux de sa lignée, celui qui noierait la réputation de ses ancêtres, Jean-Noël de la Bâtie pouvait compter sur une immense fortune amassée par ses glorieux prédécesseurs. Il y avait eu des de la Bâtie dans tous les domaines courants de la vie genevoise : un célèbre chirurgien maladroit, un piètre politicien engourdi et aviné, quelques humanistes frileux, deux ou trois historiens oubliés, un botaniste rêveur et une dévouée maîtresse d’école. Bref, ce que toute bonne famille traditionnelle se doit d’être, elle le fut.

La place idéale de Broselide Volpurnet

– Volpurnet ? ! ? Mais ce n’est pas un nom, c’est un sobriquet ! ! ! gloussa en s’étouffant le responsable du personnel entre deux sanglots de rire. Comment voulez-vous que je vous engage comme commis de guichet ? Imaginez vous un seul instant les fortunés clients de notre ancestral établissement de renommée quasi internationale levant les yeux sur votre badge doré, finement ouvragé aux armoiries de notre banque, avec ce loufoque « Broselide Pourpoulain-Mons-Volpurnet » en dessous ? Je ne vous engagerais même pas comme clown à la soirée des enfants du personnel !