Currently browsing author

Paule Mangeat

Côté Rue

de Paule Mangeat
Le premier recueil de Paule Mangeat est le témoignage d’une oeuvre forte, la révélation d’un talent brut, l’expression d’une atmosphère et d’un rythme d’écriture uniques. Il y a d’abord la façon de vous balancer les mots à travers la figure, de vous embarquer en trois phrases, de prendre son sujet à bras le corps, de l’étreindre, de respirer avec lui, cette proximité avec la rue, ceux qui la subissent, ceux qu’elle éclope. Il y a ensuite cette émotion qui monte sans qu’on sache trop pourquoi, ce balancement entêtant entre la colère et la douleur.

Sismondi m’était contée

1984, rue terrain de jeux. Slalom entre les tables de l’Aiglon, cache-cache entre les voitures, patin à roulettes sur les trottoirs, première gamelle, genoux qui saignent, larmes qui coulent, gentille dame aux longues bottes qui souffle sur la plaie. Premier amour pour une infirmière à moitié nue serrée dans un latex rouge. Mes pieds grandissent, mes semelles bouffent de plus en plus de surface de cette rue belle, de cette rue chaude. 1990, mes yeux d’adolescent se forment à la pénombre d’établissements peu respectables, le nez collé à la vitre, guignant sous les rideaux, espérant percer le secret de la mauvaise réputation de mon quartier, les Pâquis, berceau des rumeurs les plus folles, des légendes les plus sulfureuses, des femmes les plus belles.

Bonifacio

Moi j’aime la ville. Pas la campagne, Pas la montagne et surtout pas la mer. Dès qu’y a du vert, du bleu, ou des gens en tongs, ça me débecte. Mon nom c’est Bonifacio. J’suis pas italien. J’suis concierge. Et pas dans un immeuble de bourges. Peu pas les blairer ceux-là.

Le Dernier souffle

Le dernier souffle.
Un pas.
Ainsi on avance encore.
Après.
Deux pas.
Le sol ne s’effondre pas.

Alphonse

Il a essayé, bien sûr, de prendre sa vie en main. Il a trouvé un apprentissage d’apprenti tisseur. Et a mis le feu à l’atelier en fumant une cigarette au milieu des bobines de fil. L’incendie fut le plus beau moment de sa vie. Il savait qu’il venait de réaliser quelque chose d’important. Monsieur le Juge était du même avis. Il le condamna à deux ans de prison avec sursis dont deux mois ferme. Alphonse fut très fier que son talent soit reconnu. Il voulut conserver l’admiration de Monsieur le Juge.

Les Rêveries d’un ramoneur solitaire

La ville s’étendait, longue, large, sinueuse et rectiligne à la fois. À cette hauteur, la cité n’avait plus rien de crasseux, ni d’agressif ; à cette hauteur, à la lumière d’un soleil à peine éveillé, la ville ressemblait à une mer par temps d’orage. Mille dégradés de gris, de blanc et de noir semblaient concurrencer les ressacs marins. Les cheminées, comme autant de mâts, tanguaient doucement au gré des vents. Les klaxons des camions de livraison étaient le cri de goélands impétueux, et des jeunes filles légères et aguichantes apparaissaient comme autant de sirènes sortant des flots, charmant le marin égaré.

Le manifeste d’une femme du XXIe siècle

Je revendique le droit de ne pas mesurer 1,80 mètres.

Je revendique le droit de ne pas même mesurer 1,70 mètres.

Je revendique le droit aux cheveux ternes.

Je revendique le droit aux ongles rongés.