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Annihilation – Hubert-Félix Thiéfaine

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes le 13 avril 2026, et pour la première fois, j’ose le dire : je suis brisé.

Depuis deux ans, je m’enfonce. Alcool, nicotine, silence. Mon cerveau déborde, les rumeurs s’entrechoquent, et moi je reste là, incapable de faire taire le vacarme. J’en ai marre. J’ai mal.

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ? Les hurlements furieux de la nuit dans nos têtes ?

La question me tourne en boucle. Je pense trop. J’interprète tout. Et au milieu de ce bruit, il y a une évidence que je n’ose accepter : j’ai besoin d’aide.

Depuis deux ans et demi, la seule chose que j’aime chez moi, c’est elle.

Il y a une semaine, elle est partie. C’était trop pour elle.

Elle avait cette patience rare, cette manière de tendre la main sans jamais la retirer. Elle essayait de comprendre, de me faire parler. Elle essayait de parler aussi.

Alors qu’on avait tout pour faire un super duo… moi et mes problèmes on a fait bande à part.

Trop longtemps.

Sois plus heureuse maintenant, mon pauvre amour.

Je revisite l’Enfer de Dante et de Virgile.

J’en connais chaque détour. Qu’ils m’appellent à l’occasion ces deux-là, je leur ferai une visite guidée.

Le problème, c’est que je ne sais pas dire. Dans ma tête, tout est images, fragments, scènes, parfois belles, souvent déformées. Dès que j’essaie de les attraper avec des mots, tout se coupe. Plus rien ne sort. Cerveau sous cellophane, cœur dans l’aluminium, disait-il.

Alors j’ai triché. J’ai laissé Thiéfaine parler à ma place. J’ai fait écouter Annihilation, encore et encore, comme un message codé. 

Peut-être que quelqu’un comprendra.

Peut-être que quelqu’un verra.

Mais non. Entrer dans une chanson de Thiéfaine ne se fait pas en claquant des doigts. Il faut déjà être un peu perdu pour en trouver la clef.

Et pourtant, je vous le jure : j’ai envie de vivre. Sortir. Respirer. Voir du monde. Mais si respirer est déjà un effort, alors rire devient un luxe.

Je calcule mes efforts et mesure la distance qui me reste à blêmir avant ma transhumance.

Je compte, moi aussi. Les jours où ça tient. Ceux où ça craque. Où je craque.

J’attends le zippo du diable pour cramer la toile d’araignée où mon âme est piégée.

Longtemps, j’ai cru que ça viendrait d’ailleurs. Que cette toile serait brûlée, par magie peut-être. Je ne m’attendais pas à être dans ce brasier.

Si tu ne veux pas noircir, tu ne blanchiras pas.

J’espère que l’alchimiste a raison : on ne transmute pas sans brûler d’abord. Le plomb ne devient pas or dans le confort. Il faut la fournaise, la calcination, tout ce qui consume ce qu’on croyait être soi, et qu’on déteste. Peut-être que c’est ça, le Grand Œuvre.

Je ne veux plus me laisser faire.

Si les dieux impuissants fixent l’humanité, alors il ne reste que moi.

Et ça fait peur.

Mais c’est peut-être aussi la seule bonne nouvelle.

Alors non, je n’attendrai pas le zippo. Je vais tirer sur un fil. Puis un autre.

Parler, peut-être.

Mal, sûrement.

Mais parler quand même. Accepter, enfin, que je ne suis pas obligé de rester seul dans ce vacarme.

Qui donc pourra faire taire les grondements de bête ?

Qui donc ?

Je ne sais pas encore. Mais pour la première fois, je me dis que la réponse n’est peut-être pas ailleurs.

Et peut-être qu’un jour, sans m’en rendre compte,

le bruit cessera.