Archives du mot-clé Rap

Same love – Macklemore

Et si la musique existait, non pas pour nous divertir, mais pour nous engager, pour nous muer, pour nous faire réfléchir, pour faire vibrer en nous une émotion, pour en sortir grandi ? Pour ébranler nos convictions, pour mûrir notre réflexion, pour nous sortir des tripes une envie de changer les choses, de faire de notre planète un monde différent, l’envie de laisser une trace un peu plus intéressante à nos enfants. L’envie de se dépasser, d’aller plus loin.

La liste des courses est ambitieuse. Et certaines chansons pourraient bien la rallonger de quelques pages encore tant l’impact qu’elles ont sur nous est fort. On en ressort différent. Une larme jaillit parfois à la première écoute, comme une révélation d’un texte qui nous touche au plus profond de notre être, qui dévoile en nous ce petit quelque chose qui fait toute la différence et qui changera notre écoute du morceau en question pour la vie.

Ces chansons, heureusement, il y en a beaucoup. Elles appartiennent à un répertoire d’engagement sincère qui fait du bien. Qui nous rappelle l’importance de certaines thématiques et nous remet un peu en place, nous et nos problèmes de riches. Ce répertoire, le voilà avantageusement complété par un rap, ce qui vaut son pesant de cacahuètes tant on sait les rappeurs avares en plaidoyers sincères sur les grands faits de notre société (et ce n’est pas Eminem et ses 26 bitch toutes les deux phrases qui me contredira). Voilà donc un rappeur de style, de talent, et aux convictions touchantes. Plongeons-nous dans « Same Love », de l’artiste Macklemore.

Macklemore, c’est le jeune bogosse à la grosse b*** de « Thrift Shop », c’est « Ten Thousand Hours» ou « Can’t hold us », ces tubes qui ont fait le tour de la planète en 2013. Des rythmes prenants, qui sortent des codes habituellement associés au rap, avec des mélodies qui n’ont rien à envier aux genres de musique qui me sont plus proches (pop, jazz, rock, etc.). Bref, un rap plaisant qui n’a pas grand-chose à voir avec le rap bas-de-gamme de 50 cent et autres Nicki Minaj.

Son titre « Same Love », c’est son cri contre l’homophobie rampante dont souffre notre société et qui, aux Etats-Unis, prend une ampleur inquiétante.

Quand j’étais en troisième, j’ai pensé que j’étais gay. Parce que je pouvais dessiner, que mon oncle l’était, et que je rangeais ma chambre. Je pleurais, ai confié mes doutes à ma mère. Elle m’a dit « Ben, tu aimes les filles depuis la maternelle ! » Je dois admettre qu’elle marque un point…

J’écoute le premier couplet et je repense à tous ces enfants qui ne parlent pas à leur mère lorsqu’ils découvrent leur identité sexuelle. Je pense à ceux qui risquent la peine de mort à l’idée même de désirer une personne du même sexe et qui ne pourront jamais confier leurs doutes, qui ne pourront jamais avoir une discussion sincère avec leur mère, et qui ne sauront pas davantage que leur oncle préfère les hommes.

Les conservateurs de droite pensent que c’est un choix, et que tu peux en guérir avec un bon traitement ou une foi religieuse. L’homme réécrit à sa guise, joue à Dieu. Voilà l’Amérique la téméraire qui craint ce qu’elle ne connaît pas.

Le décor est posé. L’Amérique prône ses valeurs puritaines et laisse les autres sur le carreau. Elle n’a que faire qu’un jeune homosexuel sur quatre tente de mettre fin à ses jours. Elle joue à Dieu et interprète, à la lettre, un texte qui date de Mathusalem. Comme si on battait nos enfants lorsqu’ils désobéissent, comme si on lapidait ceux qui mangent des crustacés, comme si on respectait les écrits bibliques de manière aveugle…

Place à Mary Lambert, dont la voix douce nous emporte au refrain :

Je ne peux pas changer. Même si j’essayais. Même si je le voulais…
Mon amour, elle me tient chaud…

Je ne peux pas changer. C’est en moi, je suis né comme ça.
Même si j’essayais. Je suis homosexuel, pourquoi devrais-je essayer d’être comme vous, Avez-vous seulement essayé d’être comme moi ?
Même si je le voulais. Pourquoi le voudrais-je ? Je suis heureux…

Macklemore n’est pas tendre non plus avec ses confrères et leur public, qui déversent leur haine des homosexuels à tout bout de champ.

Si j’étais homo, je crois que je détesterais le hip-hop.

Puis il parle de combat. Celui de ces homosexuels qui ont lutté, en 1969, pour qu’on reconnaisse leur normalité. Qu’on cesse de considérer leur sexualité comme une maladie. Que la société reconnaisse que leur amour n’est pas moins propre que l’amour hétérosexuel. Macklemore dit son soutien à tous ceux à qui on a volé la dignité. À ses oncles et à tous et toutes les autres. Il répète sa répulsion d’une religion qui prône la haine et le dégoût.

Le même combat qui a amené nos ancêtres à revendiquer leur différence. C’est des droits de l’homme pour tous, je n’admets aucune différence. Vis et sois toi-même. Quand j’étais à l’église, ils m’ont enseigné autre chose. Si tu prêches la haine pendant ton service, ces mots ne seront pas ignorés. L’eau bénite que tu nous sers le dimanche est empoisonnée. Pas de liberté tant qu’on n’est pas égaux, c’est clair que je soutiens leur combat !

« L’eau bénite est empoisonnée ». Tout est dit. Le culte de la haine a certes un héritage très profond. Des milliers d’années. Mais on n’en veut plus. On doit changer. Tout doit changer. Détester son voisin parce qu’il est noir, tuer quelqu’un car il fait trop de bruit, battre quelqu’un parce qu’il est différent, finir ses jours en prison parce qu’on a voulu casser du pédé. Notre société a besoin de tourner la page, de se concentrer sur les belles choses, d’avancer vers le meilleur. Utopiste, moi ? Mais non, mais non…

Un certificat sur papier ne va pas tout résoudre. Mais c’est un bon début. Aucune loi ne va nous changer. Nous devons nous changer. Quel que soit votre croyance, on vient du même Dieu. Chassez votre peur. Puisque tous les amours sont pareils.

Jenoe Shulepov

Night of the Living Basehead – Public Enemy

Très jeune, j’ai pris conscience de l’importance de la musique. Je me revois sur le chemin de l’école en train de théoriser sur les trois plus grands chanteurs de tous les temps, Pierre Perret, Annie Cordy et Carlos.

Puis vint l’âge de la formation, à dix ans, les cassettes de funk de mon grand frère que j’enfile dans mon walkman. Je ne comprends pas tout mais il se passe quelque chose. J’imprime le rythme, la basse.

A douze ans, à peu près quand Couleur 3 commence d’émettre, c’est l’autonomie. Les premiers morceaux de rap sortent et j’adhère. Je ne comprends toujours pas tout mais sens qu’il se passe un truc. J’essaie de traduire : Ne me pousse pas parce que je suis près du H/J’essaie de ne pas perdre la tête. Qu’est-ce que H veut dire ?

Quand l’adolescence frappe à ma porte, c’est l’âge d’or du rap. Run DMC qui décloisonnent puis les Beastie Boys, De La Soul, A Tribe Called Quest, Digital Underground, Tone Loc et d’autres qui font d’un album sur deux quelque chose de frais, original, assez profond.

Le classique, le profane ou le borné n’entendent pas le rap. Ils perçoivent du bruit ou des séquences répétées dont ils ignorent la source avec des excités qui baragouinent dessus.

C’est un peu court parce que la source, c’est au moins le fleuve Niger. C’est des siècles de musique noire, des work songs, du gospel au jazz. Les musiciens noirs sont à l’origine de l’essentiel de la musique du XXème siècle mais ils sont avant tout des passeurs ; leurs mélopées viennent du Mali, s’imprègnent des musiques populaires blanches européennes, polka, etc., et le tout coule, tout coule comme disait Héraclite, dans le Mississippi. C’est toute la différence par rapport aux rockers blancs qui sont romantiques et narcissiques, qui s’habillent des standards noirs et veulent briller, black stars passées à l’eau de javel, oxymorons qui font l’histoire, Elvis, les scarabées, les pierres qui roulent, mais qui écrit l’histoire?

En tout cas pas les petits gars démerde du Bronx, souvent d’origine jamaïcaine. Au milieu des années 70, dans un contexte de misère et d’abandon inouï (parce que dans le ghetto urbain, il n’y a même plus les liens de la famille), ils bricolent des sound systems, font tourner les platines, créent des loops, inventent des danses folles et s’affrontent dans des joutes verbales, les fameux dirty dozens, c’est toujours mieux que s’entre-tuer ou s’enfiler des aiguilles dans la peau.

Les MC’s, les rappeurs et les scracheurs du Bronx, bidouilleurs assez géniaux, ne sont pas romantiques. Ils sont traditionnels. Ils n’ont pas lu Poe qui a passé les dernières années de sa vie misérable pas loin de chez eux. Mais ils disposent d’une culture musicale qui remonte loin. Ils baignent dans le rythm and blues, la soul, James Brown, et vont se servir dans l’argile de l’âme collective.

En 1987, un groupe de rap qui baigne dans la musique noire se fait connaître: Public Enemy. Ici, j’espère que par musique noire on ne comprend pas musique faite par des noirs; ça n’a rien à voir avec la couleur de la peau. La musique noire est nègre: elle suinte, sue et pue (funk), elle est syncope et fait bouger les hanches; c’est une musique pour pleurer, rire et baiser (to jazz). Ceux qui font la musique noire, Satchmo, Mingus, Monk, John Lee Hooker, Hendricks, Scott-Heron, George Clinton, Prince sont des nègres, tout comme Bix Beiderbecke, Janis Joplin, les Doors, David Bowie, Frank Zappa, les Pixies.

Public Enemy, donc. Un collectif agitprop, une mise en scène imparable, Chuck D en héraut escorté par The Security of the 1st World, quatre gars en paramilitaire, qui marchent au pas de swing en brandissant leur poing ganté de noir, Professor Griff, le ministre de l’information musulman radical, Terminator X, le DJ géant impassible et, pour faire fonctionner cette utopie, Flavor Flav, le trickster, graîne de sel et de chaos incontrôlable qui rappelle que tout ça est une farce, eux, vous, nous, moi.

Dans un monde poli et policé par Reagan, Public Enemy ne sont pas polis. Don’t Believe the Hype, Fight the Power, etc., la syncope encore une fois, les assonances, les enjambements et les modulations. Il est des exégètes qui écrivent la complexité des textes des Chuck D qui se gravent dans la manière et la matière sur des palimpsestes à quinze couches jubilatoires, brutales et pour tout dire stravinskiennes. Ici n’est pas le lieu pour reproduire les réflexions académiques. De toute façon, on en revient toujours au beat, à la séquence, à la cadence, à la transe hypnotique sur lesquelles le rappeur tente de faire sens dans un monde de malades mentaux.

Kill the bourgeoise and rock the boulevard.

Public Enemy, le CNN de la communauté noire, a porté des messages qui ont fait mouche à la fin du siècle dernier: n’avale pas les bobards des médias, résiste, la drogue, c’est vraiment de la merde et c’est les blancs qui encaissent, la famille, c’est important. Quand je disais que les rappeurs sont traditionnels.

Douloureux épilogue, il faut admettre que le rap s’est égaré après l’âge d’or. C’est le schéma classique de la guerre que mène le pouvoir américain WASP, alias The Man, contre les musiques afro-américaines jugées subversives. A la Nouvelle-Orléans, on a voulu empêcher les blancs de taper dans les mains quand ils écoutaient le proto-jazz mais comme on n’a rien pu faire, on a récupéré le son noir et on l’a blanchi (cf. le soporifique Benny Goodman), puis on a encaissé les dollars. Chaque fois, c’est le même processus, les musiciens noirs créatifs réinventent leur musique, les blancs s’en emparent et détournent, sauf le be-bop qui va trop vite. Quand le beat du funk est devenu béat et a plongé la jeunesse blanche en extases psychédéliques, on a inventé, pour l’endormir, le disco, qui devient rapidement de la musique militaire (Abba, Boney M… faut-il être germains pour gripper à ce point le groove ! George Clinton avait prévenu : Don’t give her that one move groovalistic/That disco sadistic/That one beat up and down it just won’t do). C’est précisément pendant que le disco a abruti la jeunesse de Manhattan que le hip-hop est né dans le Bronx. Le rap, nouvelle et postmoderne variante de la musique noire, est aussi le dernier genre musical authentique. On attend le nouveau son mais avec le paradigme transmoderne, fait de récup et de paresse, rien ne point à l’horizon. Et le rap, pour confirmer l’histoire qui voit The Man vaincre sans cesse, est devenu progressivement de la merde, des biscottos sans cervelles qui se réjouissent de gagner du fric pour se taper des tepus, des lyrics insignifiants sur des gimmicks faciles et ineptes, et le monde entier qui fait du rap, de Tokyo à Payerne. Mauvais signe, avez-vous déjà goûté du gruyère français?

Sur les disques de Public Enemy et d’autres, la femme d’Al Gore a souhaité qu’on fixe un autocollant qui prévient les parents: les paroles sont explicites… C’est un label AOC qu’il faudrait mettre, qui rappelle ce qui a été et est encore, parfois, le bon vieux rap.

Stéphane Bovon