Helvétiquement vôtre – Michel Bühler

C’était au lendemain d’une révolution manquée. Paris s’était tu, j’avais vingt ans, la tignasse en bataille et, déjà, des copains sans particules. Le travail nous tendait les bras, il ne tenait qu’à nous d’entrer de plain-pied dans ce que ceux qui nous avaient précédés appelaient «la vie». Et qui était «leur vie». On écoutait la Radio romande, celle de Kohler et de Gardaz, en se disant que ce coin de pays à jamais épargné par les turbulences avait somme toute bien de la chance. Et nous avec.

Et puis Bühler a chanté. Il devait s’agir d’une chanson qui, à l’époque, allait faire un bien joli tapage et dans laquelle il était question de nos rêves et de ces envies que l’on sentait sourdre en nous :

J’ai vingt et un ans, c’est donc le moment
De participer à la vie du temps
Mais comment le faire lorsque l’on n’est pas
Riche ou bien célèbre, et que l’on n’a pas
Le poids des années qui, dans mon pays,
Avec de la chance m’aurait permis
De me faire entendre ? Mais écoutez-moi, Car, comme vous…

J’aime nos montagnes, nos Alpes de neige…

Oh je sais déjà ce qu’on va me dire :
Tais-toi, tu ne sais pas ce que c’est que souffrir !
Comment oses-tu parler ? Tu n’as pas
Comme nous gagné la guerre, tu n’as pas
La force des ans, tu n’es pas lieutenant,
Tu n’es pas comptable ni même révérend !
Tu es encore jeune, tais-toi, ça passera, Contente-toi…

D’aimer nos montagnes, nos Alpes de neige…

Je n’ai jamais gagné la moindre guerre, j’aurais fait un piètre comptable, et si un jour je m’adresse à Dieu, ce sera à lui et à lui seul, pas à ceux que Brel appelait « les larbins du ciel », mais j’ai conservé, gravées dans ma mémoire, ces quelques rimes. Et avec elles une bonne partie de celles que, depuis, le chantre de l’Auberson a bien voulu nous livrer.

Où que je sois, quoi que je fasse, j’emporte toujours avec moi un peu de Bühler. Un refrain, quelques mots. Il m’arrive souvent de croiser le regard de La Vieille Dame, celle « qui sait les mots qui consolent un peu », celui d’un étranger aux mains « comme des outils », ou encore de poser un coude sur le zinc du Kabyle. Toutes les villes du monde ont leur «Rue de la Roquette», tous les «Péquenots» du monde et de par chez nous se posent aujourd’hui la question de savoir ce que sera leur demain. Et, quand il me prend de «partir pour boire», c’est aussi non par désespoir, mais pour espérer. C’est cela, en somme, la force de Bühler: nous rappeler sans concession aucune notre quotidien et entretenir ce feu qui brûle en nous et qu’il appelle l’espoir.

Bühler partage avec Brassens, Renaud et quelques autres privilégiés l’art de faire de gros mots des mots jolis. Il dit bite et con, salauds et – pire ! – militaires, politiciens, banquiers, et tout cela fait des phrases qui sonnent clair et qui vous dessinent des paysages ouverts, infinis, joyeux.

Il fait aussi, Bühler, des rimes où

L’espoir c’est l’évidence belle
Que l’on est là mille et cent mille
Sans peur aucune, debout, rebelles
Et que ça n’est pas inutile

Et encore

L’espoir c’est plus fort que la mort
La fleur qui perce le goudron
Le soleil qui s’lèv’ra encore
Sur les fûts rouillés des canons

C’est cette flamme qui vacille
Ce feu que je tiens dans ma main

Fragile et fort comme ma vie
C’est tout ce qui me fait humain
L’espoir

Tout cela, pourtant, ne ferait pas une œuvre s’il n’y avait là tant et tant d’obstination à convaincre. C’est aussi simple que cela: Bühler est un laboureur. Il connaît la terre et trace son sillon pareil à « ces dos courbés » dont on nous dit qu’ils sont d’un autre temps et qui, pourtant, savent tout des saisons, du bruit du vent dans les feuillus, des autres. Bühler a choisi d’écrire pour ceux qui, comme Otto, son père, savent encore sortir un violon, rire, boire et chanter. Et recommencer cent fois, mille, parce que c’est leur vie. La vie.
C’est beaucoup et c’est largement suffisant pour que les textes et les chansons de Bühler soient d’ores et déjà assurés de lui survivre et de continuer de tenailler les bonnes consciences de ce pays trop beau, trop riche, trop… petit. Et, quand il s’agira pour lui et quelques-uns d’entre nous de s’en aller voir là-haut s’il y a des bistros où boire le gros rouge avec Dimey ou le Château Figeac avec Desproges, il s’agira aussi de savoir que, aussi vrai que les linceuls n’ont pas de poches, les poètes, eux, ont l’élégance de laisser leurs écrits derrière eux.

Roger Jaunin

* Extrait de la préface de On fait des chansons/Bernard Campiche éditeur/2008

 

 

Ain’t no sunshine anymore – Bill Withers

La plus belle, je ne sais pas.

Mais la plus sobre. La plus douloureuse.

Elle m’appelait Sunshine. Ma fille, c’était Ella Bella.

Elle, elle a été là, pendant trente ans.

Et ce 19 décembre, le soleil s’est couché pour ne plus se lever que dans ma mémoire.

Un léger accent allemand. Une mèche qu’elle arrangeait sans cesse sur son front. Son rire et ses pommettes roses quand on buvait un peu trop de pinot. Son écoute attentive, de femme qui n’a pas eu d’enfant et a choisi ceux qu’elle voulait aimer.

Son éternelle jeunesse.

Les articles qu’elle découpait dans les journaux pour me les envoyer, qui étoffaient une discussion qu’on avait eue devant un repas léger parce qu’elle avait un appétit de moineau. Les Lieder de Schubert et le Messiah de Haydn qu’elle m’offrait par tranches, pour ne pas me rassasier.

Ses voyages, ses silences, ses pudeurs, ses blessures et son élégance. Ses indignations et ses générosités.

Ain’t no sunshine anymore.

J’ai perdu tellement plus que cela. Mais c’est déjà beaucoup.

 

https://www.youtube.com/watch?v=tIdIqbv7SPo

 

T’es pas drôle – Catherine Lara

Cette chanson, je l’ai tout de suite aimée. La voix, chaude et forte, la mélodie, le violon qui pleure entre deux couplets, qui s’envole et grimace, qui enrobe la tristesse des mots.

Cette chanson, je l’ai découverte en 1983, quelques mois après la sortie du disque éponyme. Elle m’a touchée. J’y ai cherché un sens. Je ne l’ai pas trouvé tout de suite, j’avais treize ans, je n’étais pas au courant que les artistes se rendaient parfois hommage entre eux. Et puis j’ai su. Maintenant, cette chanson me bouleverse. Je pense à Coup de tête, aux Valseuses, au juge Fayard dit le Shérif, à Un mauvais fils, à Hôtel des Amériques… Je revois cette belle gueule, ce charisme. Je me revois, moi, sortant des cinémas où j’égarais mon adolescence, ou après une soirée télé, imprégné de tous ces acteurs.

Je me sentais Depardieu, massif et roublard, capable de tout, je me découvrais en Delon, belle gueule souriant à Mireille Darc – la blonde de l’époque, casque de cheveux et sourire mutin –, Je roulais des épaules comme Lino Ventura, dont j’aurais voulu posséder la carrure, mon visage se tordait de grimaces à la de Funès, et… je devenais Dewaere, insolent, frondeur, excessif et tendre. J’aurais voulu lui ressembler physiquement, moi, le blond maigrelet trop vite grandi.

Car je n’étais rien de tous ces hommes. Les filles ne voyaient que mon absence de muscles. J’étais Skeletor, un Bourvil sans talent, un intello au torse concave qui jouait aux échecs en écoutant Adamo.

Écorché, génial, rebelle, fragile, sensible, tourmenté, mais surtout sincère dans ses rôles, qu’il incarnait à fond, Patrick Dewaere a quitté les feux de la rampe le 16 juillet 1982. À 35 ans. D’une balle de fusil dans la bouche.

 

Tu peux t’vanter

D’avoir trouvé le rôle

Où t’es pas drôle

Et si tu crois

Qu’on va t’regretter

Oui, tu t’es pas trompé

 

Lorsque j’ai réalisé que la chanson de Catherine Lara s’adressait à Dewaere, j’ai souvent repensé à lui. À ce qu’il serait devenu, aux films qu’il aurait tournés, à sa carrière, sa vie privée, ses césars, ses oscars, sa vie de débauche. Il n’était pas aussi solide que Depardieu, ce roc, pas aussi endurant que Léotard, compagnon de beuverie parti rejoindre le Paradis des acteurs et poètes en 2001, et il n’a pas attendu que l’alcool ou la drogue termine le travail.

 

Tu peux t’vanter

D’avoir trouvé le rôle

Où t’es pas drôle

Et si tu crois, qu’on va t’oublier

Oui, tu vois c’est raté

 

Se tirer une balle alors qu’on a tout, la gloire, l’argent, la belle gueule, ne tient pas debout. Constat maintes fois rabâché. On se suicide de tous les côtés, on s’arrache les membres sous un train, on se pend aux poutres, on se répand sur les chaussées, on avale gélules et balles d’automatiques, on se rue dans les bras de la Camarde sans attendre l’heure de la traite, l’instant où Guillotin déclenche son coupe-chou pour nous envoyer définitivement au sous-sol. Même pour peaufiner son autodestruction, l’humain se dépêche. Il n’est pas drôle, non. Sa hâte d’en finir a quelque chose de pathétique.

 

 

Là, la dernière image

J’vois plus ton visage

 

Depuis quelques années, Catherine Lara a disparu du paysage médiatique. Ses chansons n’ont pas vieilli. T’as pas le temps reste d’actualité, Johan s’écoute toujours avec émotion, T’es pas drôle vibre aussi fort qu’il y a trente-cinq ans.

Et peut-être pour l’éternité.

 

Olivier Chapuis

 

All we ever wanted was everything – Bauhaus

Des accords qui couvrent un fredonnement aigu, puis un rythme qui s’accélère, comme le
battement d’un coeur qui repart, ou une vie qui commence, ou des yeux qui s’ouvrent
malgré la lourdeur des larmes qui les éclatent.
All we ever wanted was everything.
C’est une chanson qui dit:
Laisse-moi te toucher. Prends-moi la main.
All we ever got was cold.
C’est une chanson qui dit:
Laisse-moi t’attraper par la manche, te retenir, parce que je sais ce que ça fait de tout
vouloir et de ne recevoir que de fausses promesses, des contrefaçons de sourire, de
l’indulgence en pack de dix et de s’étonner à quel point le vide est lourd à porter.
Cette chanson, c’est une voix tremblante dont coule des larmes, des larmes qui tombent
trop souvent et qui disent ce que ça fait de ressentir ce que tout le monde tourne la tête
pour ne pas voir.
Un cri qui déchire la chanson. Les paroles ont plus beaucoup de sens et d’ailleurs on s’en
fout, maintenant cette chanson n’est plus chanson, c’est une fille de 17 ans qui sourit en
pleurant. Maintenant, c’est une chanson qui dit:
Toi, tu sais ce que c’est d’être trop humain et tu sais que c’est horrible, que le doute a une
odeur pestilencielle et qu’elle revient à chaque fois que les autres rient à une blague sur le
suicide, le viol, la dépression, la violence: tout ce qu’ils tournent la tête pour ne pas voir.
J’aimerais tellement pouvoir te faire comprendre que nous voulions tout avoir et que les
petites choses qui te font pleurer sont gigantesques.
Nous voulions tout savoir, tout vivre, tout pleurer et en faire de l’art pour ne jamais plus
être seul.
La chanson s’essouffle et finit comme elle a commencé, elle murmure:
Ni la froideur de l’apathie, ni la morsure de la compassion contrefaite
Ne t’empecheront de te tourner
Vers tous ceux qui ont toujours tout voulu.

 

Lara Torbay

 

Hey Joe – Willy DeVille

T’as déjà voyagé ? Visité la Louisiane, poussé jusqu’au Mexique ? Laisse-toi entraîner, suis les violons et les guitares. Ça y est, t’as capté le rythme ? Tu galopes sur des terres arides, plantées de cactus. Vois comme l’air vibre à l’horizon. Tu sues sous ton chapeau. Un gars au bord du chemin observe ton passage. Un rai de regard noir, celui de la brute de Sergio Leone, filtre de sous ses paupières. Ne change pas d’allure, reste calme, gringo.

Une voix t’interpelle. Un peu nasillarde, un peu aigre, désabusée, surtout. Elle te raconte une histoire du quotidien, une histoire universelle, de tromperie et de revanche. L’interprète a le cheveu long, la moustache fine, la chemise ouverte. Étrange métissage de pirate, de torero et de crooner, il exsude une séduction un peu repoussante.

Mais ne te laisse pas distraire. Le tempo te reprend, martèle l’allure de ta monture, plante l’atmosphère. De mesure en mesure, la fatalité t’accable autant que la chaleur. Ça sent le drame et la passion, l’air se charge de promesses et de trahisons, comme dans un roman de Steinbeck. Le chanteur te parle de rêves anéantis, de relations qui dévastent, d’une Amérique rurale et cruelle.

Et les violons prennent le relais pour te laisser méditer sur le sens de cette putain de vie.

T’en connais beaucoup, des chansons qui en trois phrases et six accords ont posé le décor ? Ici pas de place pour les tergiversations, tu laves ton honneur dans le sang et tu rinces à la tequila. C’est l’essence même de l’existence : amour, désillusion et vengeance. Fais pas ta mauviette, laisse les sanglots aux trompettes.

Ayayayahahahaa… L’issue était inéluctable, le geste irrémédiable. Entre les cris et les exclamations, la cadence ne faiblit pas. Ton cœur bat au rythme des congas. Ne te retourne pas, cap sur le sud pour une fuite interminable. Galope, gringo, galope, avant qu’on ne te pende. Des gars te regardent passer, des enfants jouent, des femmes s’affairent. File vite vers la frontière dans une traînée de poussière.

Sur un dernier souffle des cuivres, la musique s’interrompt. Tu rouvres des yeux étonnés. Ton cheval, le désert se sont évanouis. Pas le moindre sombrero à l’horizon. Tu retrouves le calme de ton salon, par une maussade soirée de novembre. Tu frissonnes, tu raisonnes. Tu n’as pas commis de meurtre, personne n’est à tes trousses. Pire, tu n’es même pas un homme, bécasse !

Alors n’essaye pas de contester que Hey Joe façonWilly DeVilleça te transporte vraiment très loin…

There is a light that never goes out – The Smiths

Nous, on n’avait pas eu les couchés de soleil et les bougies, on avait une route pourrie
dans les environs de Boston. Ton visage était envahi par la lumière du feu rouge, ta
voiture aussi. On était devant l’école où on s’est connu et on riait en pensant à tout ce
qu’on ignorait alors pouvoir vivre, toutes les émotions impossibles qui nous cacheraient
bientôt les yeux et nous guideraient joyeusement vers toutes les surprises que la vie allait
nous cracher au visage. J’ai mis There is a light that never goes out des Smiths, ma
musique te plaisait, tu t’imprégnais de tout ce que j’étais, en faisais une partie de toi et la
sacralisais, et moi je te regardais faire en comprenant pas ce que j’avais de si précieux.
Driving in your car
I never never want to go home
Because I haven’t got one
Anymore
J’adorais la voix de Morrissey, je me disais que la chanson était trop belle, que le fait que
je devais bientôt rentrer la rendait affreuse, que cette chanson couplée à cet instant
rendait mon amour pour celle-ci impérissable. Je lui disais que je voulais pas rentrer, je
voulais jamais rentrer, je voulais partir loin de ma famille d’accueil, loin du New Hampshire.
Bien sûr, je le pensais pas. Bien sûr, je l’aurais suivi si lui m’avait prise au sérieux.
Take me out tonight
Because I want to see people and I
Want to see life
C’est avec lui qu’un jour, en courant jusqu’à sa voiture, le froid brûlant nos joues, j’en étais
venu à la conclusion que rien n’était plus précieux que la liberté, que peut-être l’amour
nous était si vital parce qu’il nous libère, parce qu’il nous fait croire qu’on peut devenir ce
que l’on a toujours voulu être, et on le croit, comme des cons.
And if a double-decker bus
Crashes into us
To die by your side
Is such a heavenly way to die
On avait nos chansons criées sur l’autoroute,
les paroles qui nous faisaient pleurer,
les blagues de merde que je faisais pour te faire rire,
les discussions politiques sur du punk,
And if a ten-ton truck
les projets qui ne se sont jamais réalisés,
les confidences et les souvenirs partagés,
les danses débiles dans les magasins,
les rêves qui étaient trop lourds pour nos épaules,
Kills the both of us
les larmes sur ton t-shirts,
les cheveux que je perdais partout et que tu laissais là en temps que porte-bonheur,
la liberté qui gonflait nos veines,
To die by your side
le slow pieds nus sur un terrain de baseball la nuit,
mes erreurs de prononciation que tu refusais de corriger,
les 100 petits mots que je t’avais écrits,
les cadeaux et les roses fanées,
les rires et les vidéos que je peux plus regarder,
les heures qui passaient trop vite et que j’ai déjà perdues.
The pleasure, the privilege is mine.
Par hasard, cette chanson est passée à la radio le jour où je partais, dans la voiture, en
route pour l’aéroport.
There is a light that never goes out
J’espérais que les lumières qui ne s’éteignent jamais dont parle la chanson étaient celles
de ma chambre que je ne voulais plus quitter.
There is a light that never goes out
Je l’ai entendu le dernier jour où je t’ai vu.
There is a light that never goes out
Les larmes sur ton t-shirt.
There is a light that never goes out
Et la musique s’efface lentement, comme tout ce qu’on croyait éternel.

Lara Torbay

https://www.youtube.com/watch?v=y9Gf-f_hWpU

Can’t take my eyes off you – Frankie Valli

J’ai entendu cette chanson pour la première fois en regardant Voyage au
bout de l’enfer de Michael Cimino. Christopher Walken dansait sur cet air
en jouant au billard contre de Niro. Jonh Cazale et John Savage étaient
tous deux assis au bar, fins ivres, gueulaient le refrain en s’accrochant à
leur bière. Savage était mort de trouille, parce qu’il allait se marier dans
l’après-midi puis partir à la guerre le lendemain, avec ses potes. I Love
you baby, leur femme, leur mère, leurs voisins, le tenancier du bar, I love
you baby. C’est probablement ce que l’on doit dire lorsqu’on ne sait pas
trop ni quand ni comment on reviendra de l’enfer. Can’t take my eyes off
you, les derniers regards avant de s’en aller. Puis cette chanson, c’est
Frankie Valli qui la rend magique: petit chanteur par sa taille, un des plus
grands crooners que les sixties aient produit. Cette chanson fera de Valli
un éternel.
J’ai du écouter cette chanson mille fois. L’ai massacrée pendant les
karaokés, (toujours à l’étranger, j’ai ma dignité) deux fois un 14 juillet.
Les campeurs étaient bourrés au point de me demander si ce n’était pas
Claude François qui avait écrit les paroles. Non, les paroles et les
arrangements reviennent à Bob Crewe et Bob Gaudio. Je reconnais les
premières mesures de cette chanson dès que je les entends, You’re just
to good to be true. Je tapote le volant si je suis en voiture, la cuillère à
café me sert à marquer le rythme en préparant le petit déjeuner. Les
coroners ont eu le génie de transformer l’amour dégoulinant en poésie
sublime. You’d be like heaven to touch. Heaven to touch, bon sang!
Pas simple de choisir une chanson. Mais il me fallait puiser parmi les
crooners, que les jeunes écoutent de plus en plus et avec ravissement.
Ce n’est jamais par nostalgie que je me tourne vers les crooners, c’est
parce que j’aime leur manière de chanter et de bouger. J’aime les
groupes qu’ils formaient, le vintage inoubliable de leurs chorégraphies
sur scène. Clint Eastwood a réalisé un film à propos de Frankie Valli et
de son groupe, film intitulé Jersey Boys. Eastwood consacre une très
belle séquence (émouvante) à l’enregistrement en studio de Can’t take
my eyes off you. Pour moi c’est la plus belle chanson du monde, celle
qui me rend gaie, triste, nostalgique, heureuse, qui ne me laisse jamais
indifférente.

Louise Anne Bouchard

https://www.youtube.com/watch?v=R1j1RRWcYSg

Le Clown – Angélique Ionatos

Et comment ils font pour lui donner à manger à la girafe ? une échelle, un palan ?

Et qui va promener le tigre dans le parc pour qu’il fasse ses besoins ? un sac Bravo attaché à la laisse ?

Et qui va dire au nain qu’il aurait dû manger de la soupe ? surtout la crème d’asperge ?

Sitôt dans l’enceinte du cirque, plus de tabou, l’irréel, plus de norme, la magie, plus de morale, l’ivresse.

J’ai maudit le dresseur de chevaux en habit de toréador, le fouet qui claque, l’œil apeuré et soumis du cheval blanc, la ruade rebelle et calculée au millimètre.

Je n’ai pas réussi à compter les pieds et les mains dans la pyramide des gymnastes asiatiques.

J’ai prié pour la trapéziste. J’ai tremblé pour l’homme-canon.

Entre deux numéros, le ramasseur de crottin. Tiens, c’est toujours un nègre qui ramasse les crottins.

La fille qui défile en présentant la pancarte du numéro suivant. Est-elle blonde, est-elle brune ? Je ne sais pas, je ne regarde que les seins et les fesses.

L’orchestre magnifique sur le balcon se tait dans un frêle roulement de tambour.

Une grosse fleur bouffie entre dans l’arène, une marguerite obèse et grotesque.

La fleur grimpe à la corde rejoindre la trapéziste, en s’effeuillant de miséricorde.

C’est le clown. Il monte au ciel déclarer sa flamme. Sur un petit violon il joue l’Aïda de Verdi.

La trapéziste se moque de lui et le repousse.

Le clown dévisse le long de la corde. Un éléphant le ramasse et le dépose dans la brouette du ramasseur de crottin.

La fille qui annonce le final est rousse, avec de grands yeux verts. J’ai aussi regardé ses yeux.

Je ne vais plus voir le cirque. Le nain qui vend les programmes est trop laid.

Le clown est mort. C’est trop triste pour cœur de papier crépon.

 

J’achète un Babybel et je me fais un nez rouge avec la coque en cire rouge.

je suis seul dans mon pré. Le merle  effronté n’a pas rigolé.

Pierre-André Milhit

Sleeping Sun – Nightwish

Un vieux Discman ébréché, une chanson qui tourne en boucle
Des arrêts qui défilent, des pensées qui s’effilent
Un tour, puis un deuxième, puis un troisième…
Les heures qui passent, le soleil qui se couche

I wish for this night-time
To last for a lifetime
The darkness around me
Shores of a solar sea

Les banquettes qui désemplissent, les canettes qui se vident
L’ esprit qui s’embrume, les lampadaires qui s’allument
Petit-Saconnex… Gardiol… Petit-Saconnex…
Un retour sans aller, des terminus qui n’en sont plus

Sorrow has a human heart
From my god it will depart
I’d sail before a thousand moons
Never finding where to go

Une mélodie, essence d’une vie
Lueur d’espoir dans les ténèbres, réconfort éphémère
Mais la batterie s’étiole, fait place à l’ennui
Hiver glacial, frustration abyssale

Two hundred twenty-two days of light
Will be desired by a night
A moment for the poet’s play
Until there’s nothing left to say

Un parcours tout tracé, l’ombre d’un une œuvre inachevée
J’aimerais quitter ce trolley, prendre le large
Voir mon esprit grandir et mon corps rajeunir
Caprice d’enfant, pulsion adolescente

Oh how I wish to go down with the sun
Sleeping
Weeping
With you…

Peut-être qu’après avoir touché le fond, je referais surface
Telle une épave à l’abandon, portée par les courants des bas-fonds
Jusqu’à sortir la tête hors de l’eau
Et de cette adolescence destructrice

A.L. Host (Alisa)

 

Nothing’s Gonna Hurt You Baby – Cigarettes after Sex

Ce mot que l’on n’ose plus prononcer, de peur qu’il n’écorche les lèvres ou nous fasse passer pour des faibles. Depuis quand, et pourquoi, ce sentiment noble est-il devenu tabou ?

On ne l’exprime plus.

Dès qu’il montre le bout de son « A », on prend la fuite. A la première vaguelette d’émotion, on sort les gilets de sauvetage. Ne surtout pas se laisser posséder. Rester libre. Rester maître. S’abandonner, c’est mal.

On devient fataliste. On ne provoque plus le destin. On a peur. Peur de nos émotions. En fait ce dont on a le plus peur, c’est que notre amour-propre soit froissé si la réciproque n’est pas au rendez-vous. On se tait. On se la joue désinvolte. Et on laisse ce merveilleux sentiment croupir au fond de nos ventres, comme une vermine qui nous ronge de l’intérieur.

Il enfle. Se gorge de notre sang. Prend de plus en plus de place. Terrible cancer des sentiments.

Mes oreilles ont croisé cette chanson, un soir. Il était tard. Je venais de le quitter après une merveilleuse soirée où je l’ai vu ému, gourmand. Je l’ai entendu respirer dans le noir. J’ai senti la chaleur de son bras contre le mien. J’ai eu envie de prendre sa main, juste comme ça, pour être sûre qu’il était bien là, à côté de moi.

La lumière se rallume. Il me sourit. Je crois déceler de la tendresse dans son regard. La salle se vide. On n’est pas pressé. Il ne saura jamais ce que cela a provoqué en moi. Son sourire, j’aimerais qu’il parte à la découverte de ma bouche. Que du bout des lèvres il vienne récolter mes baisers, ces beaux fruits que ses yeux ont semés il y a quelques années, et qui aujourd’hui sont mûrs. Mais ma bouche restera muette ce soir-là. Elle n’a même pas essayé. Tétanisée.

Mon corps parle, lui. Le traitre ! Mais pour percevoir les petits soubresauts que l’effleurement de sa main provoque, le frisson que sa voix génère, faudrait-il encore qu’il habite ce corps bavard. Locataire ou propriétaire, qu’importe. Qu’il devienne expert en braille. Que du bout des doigts il décrypte sur ma peau ce que ma langue ne veut, ne peut pas délier.

Et je réécoute cette chanson…

J’imagine cette douche vaporeuse qui aurait clôturé cette soirée où nous aurions dansé dans le salon. Cette soirée où nous aurions bu un peu plus que de raison, où nous nous serions donné la becquée comme deux petits moineaux. Cette soirée où notre complicité nous aurait poussés à quelques confidences sur oreiller. Où nos rêves, même les plus fous, auraient trouvé une âme attentive.

Cette cigarette que j’aurais fumée, nue, mon corps portant les stigmates invisibles de ses mains, de sa bouche, dans l’obscurité de la cuisine, un verre de vin comme unique paravent à ma pudeur et ses bras comme seuls vêtements. Cette soirée où on se serait promis de ne rien se promettre qu’on ne saurait tenir. Cette soirée qui aurait pu exister si les mots avaient franchi le barrage érigé par mes lèvres. Ecouter cette chanson, encore et encore…la plus belle du monde ce soir-là, parce que porte ouverte sur des possibles. Et peut-être me lancer, à pieds, les yeux bandés, sur l’autoroute, pour le rejoindre. Insouciante. Je n’ai plus peur. De l’autre côté, il y a lui.

Stéphanie Tschopp