C’était une époque bizarre, je devais avoir à peu près vingt ans. J’avais été accusé, à tort, d’avoir mis le feu à des camions, lors d’attentats perpétrés par d’obscures « cellules autonomes » ce qui m’avait valu d’être expulsé de Suisse pour terrorisme. Comme j’étais français et que j’avais enchaîné, faut reconnaître, pas mal de conneries à l’adolescence, les flics de mon bled qui me connaissaient bien m’avaient chopés et proposé un deal : la prison ou l’armée ?
Entre la peste et le choléra c’était vite choisi et me voilà donc devenu « engagé volontaire » au milieu des 850 paras du 17e RGP, des durs de durs qui, pour la petite histoire, étaient les héritiers du 17e Colonial, soldats de choc qui s’étaient fait remarquer pendant la guerre pour être de véritables furieux.
Donc on était en plein milieu de rien, dans un camp de cambrousse pour jeunes recrues vers Montauban et assez vite, entre les punitions collectives et la douleur des entraînements, j’ai commencé à me dire que j’allais pas faire de vieux os dans les parages. J’avais envie de retrouver ma copine, d’aller voir des concerts…
Un soir d’hiver, je me suis tiré en douce. Dans mon paquetage réglementaire, il y avait une trousse de pharmacie qui contenait une seringue d’Atropine, un médicament contre les gaz neurotoxiques. Je me suis fait un shoot dans la cuisse, en disant que ça passerait pour un suicide raté et que je me ferais virer de l’armée, mais le problème c’est que la dose était plus forte que prévu et je me suis effondré dans une rue déserte. J’ai passé huit heures affalé dans la neige, presque mort, avant que des pompiers me trouvent et m’emportent. Mes souvenirs sont un peu flous, parce qu’entre l’overdose d’Atropine et la nuit dans le froid, mon cerveau avait un peu cramé. J’ai passé quatre jours en réanimation, je me faisais interroger ponctuellement par des gradés encadrés de légionnaires, mais je ne comprenais plus rien. Je me souviens qu’il y avait une lampe de bureau dont l’ampoule s’était transformée en gros nez à la Gaston Lagaffe et qui me regardait en riant.
J’ai aussi un flash où ils avaient fait venir ma mère, que je voyais entre deux délires me gueuler dessus « Et tu va faire quoi, maintenant, hein ? ». Je l’ai plus revue après.
Plus tard, j’ai commencé à aller mieux même si ce n’était pas encore la grande forme. Un infirmier sympa est venu me voir et m’a dit « si vous voulez vous enfuir, c’est maintenant ou jamais, car il vont vous emmener cet après-midi ! ». Où est-ce qu’on allait? Mystère. Mais je n’avais pas la force de partir alors j’ai attendu qu’ils viennent me chercher. Deux gendarmes sont effectivement venus, m’ont passé les menottes et m’ont chargé dans un fourgon. On a roulé plusieurs heures jusqu’au moment où on s’est arrêté à Lyon. Les flics sont sortis pour aller manger au restaurant et m’ont laissé dans le fourgon, tout seul. Alors j’ai donné un grand coup de pied dans la porte et, miracle, elle s’est ouverte.
J’ai caché mes menottes comme j’ai pu sous ma veste et j’ai commencé à marcher tout droit. Deuxième miracle, je suis tombé sur un gars que je connaissais ! Il m’a fait monter chez lui, a trouvé un moyen de péter les menottes et m’a planqué quelques jours. J’étais tellement fatigué que j’ai cassé le lit en tombant dedans !
Pendant trois jours, avachi dans mon lit pété et réfléchissant à la situation, je me suis dit que j’avais une nouvelle fois déconné. Ils allaient finir par me retrouver et me foutre en taule alors j’ai décidé de me rendre. J’ai fait du stop pour retourner au camp, qui était quand même à des heures de route, et je suis finalement arrivé devant les portes de la caserne, fermée. Un vigile m’a vu et a appelé le sergent qui m’a dit de dégager et a interdit les autres de me laisser rentrer. Absurde, non ? C’est plus tard dans la soirée, quand j’ai vu des dizaines de bidasses patrouiller dans la ville, que j’ai compris que les gradés avaient organisé un exercice grandeur nature qui consistait, pour les jeunes recrues, à me retrouver.
Comme je me sentais d’humeur joueuse après ces dernières semaines de galère, j’ai escaladé un arbre qui m’a mené sous les piliers d’un haut pont où il y avait une sorte de plateforme sur laquelle je me suis installé. J’entendais les soldats qui marchaient quelques mètres au-dessus de moi et s’énervaient : « mais où il a pu passer, ce con ? ».
Deux jours étaient passés, personne ne m’avait retrouvé, je suis retourné au camp et cette fois ils ont été d’accord de me faire rentrer. Ils m’ont emmené directement à l’infirmerie, il faut croire que j’avais l’air malade, où un médecin militaire balèze m’attendait. Le gars m’a chopé par le colback, m’a plaqué contre une armoire métallique et m’a gueulé dessus « vous avez vingt sur vingt de niveau général et vous faites tout pour vous faire réformer, espèce de con ?! ». Bref, je les avais un peu trop provoqués, ils en avaient marre de moi, alors ils m’ont emmené, cette fois sous plus haute surveillance, à l’hôpital militaire de Toulouse.
Dans mon souvenir, j’étais au 17e étage. Mais à bien y penser ça me semble haut, pour un hôpital. Peut-être que je mélange les chiffres… 17e RGP / 17e étage ? Ou alors j’étais dans un immeuble annexe ? Va savoir. Ils m’ont enfermé dans une pièce blanche, les fameuses prisons psychiatriques françaises, comme dans les chansons des Bérus. J’ai cassé un lavabo en arrivant mais, après ce dernier coup de sang, je suis resté tranquille. Ils ne m’ont jamais donné un seul médicament, pourtant mon esprit était complètement vide, lobotomisé. Ils piégeaient sans doute la bouffe avec des calmants…
Quelques semaines plus tard, un walkman est apparu. Aucune idée d’où il venait. Je n’en avais pas amené avec moi, j’étais seul dans la chambre… Peut-être un gardien un peu empathique qui l’aurait laissé là pour moi ? Il n’y avait qu’une seule cassette dedans, un album de Jacques Brel. Alors j’ai passé toutes mes journées à l’écouter en boucle, ma préférée c’était Le Cheval, avec le rythme du galop, l’histoire d’un cheval qui se transforme en homme, par amour pour une femme, et qui regrette son écurie et sa jument. Mythique !
Je n’ai parlé à personne pendant tout mon séjour. Au bout de six mois, ils m’ont relâché, petit gag de fin, en pleine grève des transports publics. Je vous épargne le chemin du retour jusque chez moi. Quand j’ai retrouvé ma copine, elle a halluciné de mon état. « On aurait dit un autre gars », m’a elle confié des années après.
Au moins, je ne m’étais pas transformé en cheval.
Olive, d’après les souvenirs d’Ivan