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Le petit cheval – Georges Brassens

– Monsieur, Monsieur, page 6, Le petit cheval !

Tu as 8 ans. Tes héros se nomment Goldorak, Albator, Pirmin Zurbriggen. Tu raffoles des langues de chat au sucre et des grenouilles à cinq centimes que tu voles parfois avec tes amis à « La Source », le magasin du quartier. Et surtout, maman te prépare les tartines à ton retour de l’école.

L’école. Tu l’aimes plutôt, parce que c’est facile et que tu as de bonnes notes. Tu aimes surtout quand le Monsieur du chant vient avec sa guitare et ses sabots. Tu aimes moins quand il ouvre la fenêtre en plein hiver parce que selon lui c’est mieux pour chanter. Le manuel de chant, c’est le « Chanson vole » et il est bleu foncé avec un oiseau en papier violet sur la couverture. C’est un joyeux fourre-tout, il y a des chansons d’Emile Gardaz, l’hymne national suisse (que tu trouves déjà tarte), des canons à quatre voix, des chants de Noël, des chansons folkloriques tessinoise, finlandaise, israélienne, hongroise, ou russe. Il y a aussi plusieurs chansons avec des animaux. Tu ne comprends pas pourquoi elles finissent toutes mal. Il y a notamment « Alouette », le « Petit âne gris » de Hugues Aufray, « L’oiselet a quitté sa branche » de Nana Mouskouri. Et surtout, il y a le Petit Cheval. Tu harcèles à chaque fois le Monsieur du chant pour la chanter. Tu veux tout savoir sur cette chanson. Tu apprends que le poète Paul Fort a écrit les paroles et qu’un certain Georges Brassens a composé la musique et en est l’interprète. C’est la première fois que tu entends ce nom.

« Le petit cheval dans le mauvais temps
Qu’il avait donc du courage
C’était un petit cheval blanc
Tous derrière, tous derrière
C’était un petit cheval blanc
Tous derrière et lui devant »

A chaque fois, tu la chantes à pleins poumons. Tu as envie de trotter dans la salle de classe et de frapper des mains, tant la fougue du petit cheval te porte. Tu loues ses qualités. Toujours content, courageux, altruiste. Un vrai héros, comme Albator et consorts.

– Monsieur, pourquoi il meurt à la fin ?

Ton petit coeur se gonfle dans sa poitrine. Tu ne comprends vraiment pas. C’est pas logique. Embarrassé, le Monsieur du chant tente une explication. Qui ne te convainc pas. Comment un cheval si jeune et si vigoureux peut-il s’écrouler foudroyé ? C’est injuste. Goldorak, Albator et Pirmin ne meurent jamais, eux. Non, décidément, tu ne comprends pas. Tu trouves vraiment dommage cette fin. Pourtant, quelque chose t’attire irrémédiablement vers cette chanson. Et au cours suivant, tu insisteras pour que la classe la chante à nouveau.

Tu as 38 ans. Tu écoutes la chanson avec ta fille. Ça faisait un bail que tu ne l’avais plus entendue, même si Brassens a grimpé au sommet de ton panthéon depuis. La magie opère à nouveau. Ta fille galope dans l’appartement en faisant tournoyer sa poupée Dora. Tu es parcouru de frissons. Te reviennent les tartines de maman, les rires dans la cour de récré, Goldorak, l’insouciance. Tu n’arrives pas à croire que ton enfance se soit envolée si vite.

– Papa, pourquoi il meurt à la fin le cheval ?

Un voile d’inquiétude passe sur le regard adorable de ta fille. Tu balbuties quelques trucs aussi peu convaincants que le Monsieur du chant jadis. Tu crains de t’aventurer sur le terrain métaphysique. Tu souhaites préserver son innocence le plus longtemps possible. De toute façon, elle n’insiste pas et passe vite à autre chose. Heureusement, car tu ne comprends toujours pas. Tu comprends seulement la dimension allégorique du poème. Tu penses alors à tes amis tombés dans la fleur de l’âge. Ils sont si nombreux que tu en as le vertige.

La chanson est terminée. La petite est sortie du salon. Tu as encore quelques minutes avant d’aller préparer ses tartines. De manière presque naturelle, tu te lèves du fauteuil et tu appuies sur la touche « Repeat ». Parce que, tu le sais désormais, le petit cheval galopera toujours en toi.

Philippe Lamon

Est-ce ainsi que les hommes vivent ? – Léo Ferré

Il est des chansons qui nous accompagnent notre vie durant. Ce sont le plus souvent des chansons à texte ou même des chants religieux, dont le pouvoir d’envoûtement demeure intact après des décennies d’odyssée. Elles ne sont pas éternelles, elles sont actuelles ; c’est-à-dire qu’elles s’inscrivent dans un perpétuel présent. D’où sans doute leur incomparable puissance. Il serait faux de penser que nous réécoutons ces chansons, parce que ce sont plutôt elles qui nous écoutent, et qu’une année sans leur rendre visite est une année perdue. Je songe ici aux paroles des fortes chansons qui nous ont accompagnés.

Nous n’aimerions pas, à leur propos, parler aujourd’hui de parenté de sang, mais ces chansons où joue le moi d’une façon inégalable finissent par se mêler si intimement avec ce moi qu’on n’est plus trop certain de pouvoir décider, entre elles et nous, qui est le vrai porteur de l’identité. On sait étonnement vite quelle est pour nous la chanson idéale, et cette connaissance n’est pas fondée sur une connaissance de soi (toujours lacunaire, il faut bien l’admettre) mais sur le fait, autrement plus profond, qu’une chanson et une personnalité sont indissolublement liés. Il serait erroné d’imaginer que cette union provienne uniquement d’un sentiment partagé. Non, il faut chercher la cause de cette attraction ailleurs que dans une communion affective. Nous deux, de Ferré semble aller au-delà d’un seul amour réciproque.

Je crois que le propre de ce phénomène réside dans le fait qu’une véritable œuvre implique d’autres œuvres. Telle chanson de Brel en appelle une autre, de Ferré, de Barbara, de Brassens et, comme une sorte de mille-feuilles dont chaque étage entre en résonance avec d’autres étages, elle nous transporte aux différents degrés de nous-mêmes. Tant et si bien que la complexité des textes mise en réseau trouve un répondant dans la complexité des âmes et de leurs désirs. C’est ainsi que les hommes vivent ! Et leurs baisers au loin les suivent.

Ainsi, au moment où nous habite ce phénomène de résonance, une sorte de vague intérieure nous emporte et on reste là, debout face à la mer, à écouter les voix intérieures alors que la lumière prend la couleur de l’étain. Un vent frais vous fouette le visage avec des odeurs de nuit ; on entre dans un bar, on commande un bock de bière, et on regarde loin derrière la glace du comptoir, tandis que les paroles de Ferré se lèvent en nous :

Un port du Nord, ça plaît

Surtout quand on n’y est pas.

Ça fait qu’on voudrait y être

Ça fait qu’on n’sait pas bien

S’il faut s’taper le poète

Ou s’taper la putain.

 

Droïde Song – Hubert-Félix Thiéfaine

« Avant de m’enfoncer plus loin dans les égouts / Pour voir si l’océan se trouve toujours au bout… »

160 à l’heure, au moins, mon frère est au volant et nous sommes en route pour la Hollande de nos 18-20 ans dans la voiture rutilante de maman, empruntée pour la cause. Une Rover 620 SI british green, intérieur cuir pâle. Faux bois sur le tableau de bord. À cette vitesse là, peu importe la coque d’acier qui t’entoure. C’est une sorte de purgatoire. En deux heures aller-retour-y-compris-rouler-un-joint-dans-le-coffeeshop-bien-comptées, nous allions chercher de quoi fuir un peu. Pétards toujours, champignons parfois. Fuir le destin d’enfants gâtés à qui on demande à présent des comptes. Fuir Bruxelles et le difficile choix des études supérieures pour lui, l’ainé, et la quête d’une école secondaire qui m’accepterait encore, moi le cadet aux multiples redoublements et au dossier disciplinaire déjà bien rempli. Fuir le paradoxe toxique des limites parentales mal tenues, des cadeaux donnés puis reprochés au vu des échecs scolaires répétés. Fuir cette chape de plomb qu’est l’éducation petite bourgeoise que nous recevions, avec ses valeurs molles, sa glu de jugements à l’emporte pièce et son intolérance aux destins différents qui salissait les nuages. Nous avions tout, paraît-il. Que nous fallait-il de plus ?

« Droïde équalisé sans désir de chaleur / Avec mes sentiments sur microprocesseur »

Nos parents n’étaient pas fiers de nous et peut-être pas fiers d’eux-mêmes, tant nos séances de fumette et de glande leur échappaient. Depuis quelques mois cependant, ils savaient. Ils savaient tout. Enfin, presque tout. Nous « montions » en Hollande avec la voiture, mon frère et moi, ensemble, séparés ou avec des potes et ce au moins deux fois par semaine. J’avais même commencé un petit commerce local d’import me permettant de pratiquer la fumette illimitée. La bande originale de ces heures passées sur la route était variée et la sono de la Rover démentielle. Une large place au rock US des années 90, « She’s Lump, She’s Lump, She’s in my head… » aux compiles Techno des boîtes flamandes que mon frère adorait et que j’exécrais. Nous écoutions aussi beaucoup d’artistes francophones, Noir Désir, évidemment – comment passer à côté de 666.667 Club qui venait de sortir à ce moment là –, et surtout, Thiéfaine. Lui, on l’aimait d’un commun accord, sans jamais avoir eu un long débat. Imagine les deux frangins, chacun en train de fumer un pétard, à plein pot sur l’autoroute belge fatiguée qui beuglent: « Quand j’ai besoin d’amour ou de fraternité / j’vais voir Caïn cherchant Abel pour le plomber ». Nous les aimions toutes, ces chansons. Maison Borniol, Alligator 427, Loreleï… On les connaissait par cœur. Droïde Song nous rassemblait plus encore. C’est une chanson incroyable qu’on mettait – il me semble – toujours à fond! Le texte et la puissante interprétation d’Hubert-Félix nous fascinait d’instinct. Et quelle montée jusqu’au climax, dès l’entrée de la batterie…

Après un chemin sinueux et poussé par les angoisses parentales j’ai finalement décroché un diplôme universitaire, pour ne rien en faire par la suite. La musique et les mots ont été les plus forts, tant mieux, j’aurais pu mal tourner, qui sait. En devenant peu à peu auteur-compositeur de chansons, j’ai tout d’abord enfoui Thiéfaine sous des tonnes d’autres références qui me paraissaient plus valables ou plus acceptées. Brel d’abord, Brassens ensuite, Ferré un peu, Gainsbourg surtout. J’en ai fait une écoute encyclopédique. Je voulais écrire des chansons, je me devais de connaître ces illustres prédécesseurs reconnus par tous. Lourde erreur de ne pas écouter les pulsations de ces premiers émois-là et de vouloir à tout prix chercher l’approbation. Après la lecture de « Je ne laisserai jamais dire que ce n’est pas la plus belle chanson du monde », cette partie de moi s’est apaisée.

Pour un temps, en 1997, sur cette autoroute hystérique vers la Hollande qui nous conduisait chez les mutants, nous étions « Libres, attirés par le vide ».

Putain oui ! C’est la plus belle chanson du monde !

Je m’suis fait tout p’tit – Georges Brassens

Parce qu’en l’écoutant je crois me souvenir d’un film qui n’existe peut-être pas, où un Michel Simon bougon devient tout tendre et désarmé par les risettes d’une petite fille, et l’on voit les larmes longuement enterrées remonter discrètement à la surface de ses yeux.

Parce que l’enfance se doit d’être protégée, et qu’il n’y a rien de plus noble que cette manière bien naturelle d’ôter notre chapeau devant les plus petits d’entre nous.

Et parce que Brassens est ce qu’il est, et qu’il a planté ses racines dans la terre où il est né, comme Dylan le fera à son tour bien des années plus tard sur un autre continent. Des mélodies somptueuses, chantées tout modestement du bout de la voix, une structure irréprochable, un groove nourri de jazz manouche, et un placement rythmique hors du commun qui le place tout en haut des plus grands chanteurs du siècle passé, un maître, un incontournable, tout est dans la consonne ! et les mélancoliques de la voyelle n’y comprendront jamais rien.

Et les textes ? me direz-vous. Évidemment, on pourrait s’étendre sur la qualité des textes… mais il me semble de meilleur goût de ne pas aborder certaines évidences.

Marc Milliand

Le Mal de vivre – Barbara

S’il y a au monde un archétype de l’artiste écorché vif, c’est bien Barbara! Elle n’est qu’un paquet d’émotion, elle ne chante QUE l’amour (ou presque: 80, 90% de ses chansons peut-être?), elle est déchirée et déchirante, ses chansons sont addictives, d’une séduction insidieuse mais durable, leur effet sur moi ne faiblit pas avec les décennies.

Par ses textes, son interprétation, son personnage, elle avait une capacité à transmettre l’émotion que l’on ne retrouve chez personne d’autre à ma connaissance. Comment sinon pouvait-elle susciter tellement de ferveur que le public l’ovationnait parfois pendant des heures après la dernière chanson, jusqu’à ce qu’elle revienne sur scène, qu’il restait après qu’elle soit partie et les lumières rallumées, pour chanter a cappella les chansons les plus connues?!

Brel est souvent impérial, Brassens toujours fiable comme un ami fidèle, mais Barbara est une compagnie dont je ne me passe jamais longtemps, elle n’est jamais très loin, rarement un mois se passe sans que je ressente le besoin de me refaire une cure d’une heure ou deux. Une cure d’émotion. De poésie. De mélancolie, surtout. De joie de vivre aussi, parfois, pas souvent, en tout cas pas de gaieté insouciante youp-la-boum, c’est pas son truc. Une cure de beauté, tout simplement.

Les chansons de Barbara sont si réussies parce qu’elles forment un tout qui se tient: le texte, la musique, l’interprétation. Une, deux, trois, comme le rythme de valse qu’elle affectionnait tellement! Cette combinaison souvent magique fait leur force et me les rend si indispensables.

Pourquoi « Le mal de vivre »?

Parce que les écorchés vifs ne sont jamais aussi bons que dans le malheur.

Parce que cette chanson est représentative de sa période, ma préférée, du début, chansons intenses, tendres, moqueuses, ardentes, virevoltantes, brillantes, brûlantes, d’avant que sa voix ne s’abîme et ne devienne, soit trop mélodramatique, soit à peine audible.

Parce qu’elle ne parle pas que du mal de vivre qui s’en vient, mais aussi de quand il s’en va. C’est triste et ça descend, tout en bas, tout au fond de la piscine et soudain à la fin, ça remonte comme quand on y donne un coup de pied. Et ce petit rire qu’elle a sur les mots « la joie de vivre », ça compense de tout le triste d’avant.

Représentative aussi donc, de ces chansons qui mêlent le sourire et les larmes, le tragique sur un air de valse.

Il y a des vidéos où elle la chante en concert, ou à la télé, mais j’ai cherché la version studio, rien que pour ce début qui arrive sans prévenir et a cappella « ça ne prévient pas, ça arrive… ça vient de loin ».

L’interprétation, la musique, le texte… une deux trois, une deux trois…

Samir Kasme

Pilule – Damien Saez

Damien, c’est une baffe dans ta gueule.

Une bonne baffe qui te fait penser que peut-être, tu t’es gouré.

De celle qui ne t’autorise pas à continuer comme si de rien n’était, sifflant le nez en l’air, l’air de rien.

Saez, c’est une taffe d’énergie.

Une bonne taffe d’herbe qui t’envoie sur orbite.

De celle qui t’autorise à penser que ton trip est partagé, que « l’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage », et qu’avec un peu de bol, y’a du monde qui attend que tu redescendes.

Car lorsque tu acceptes que cette voix qui pourrait déranger n’a plus d’importance et que tu entres, tête la première dans ses textes, comme un spéléologue qui n’a rien à perdre, tu prends la mesure du choc qui va t’estourbir dès que tu penseras avoir trouvé le puits de lumière qui te permet enfin de sortir du tunnel.

Parce que cette lumière, elle est multicolère.

Elle t’emmène sonder le fond de tes tripes, le fondement de ton enfance, l’insondable de tes racines.

Elle te questionne sur tes principes, comme un boomerang.

Pas celui que tu lances à tes gosses le dimanche pour qu’ils courent le chercher. Non.

Celui qui revient dans ta gueule à coup sûr. Le vrai.

Qui après une frappe bien sentie et une légère nausée explicable te fait regarder tes gosses et votre avenir autrement.

Parce que ce mec et son vécu d’écorché; (dont Voici n’a pas eu les droits)

Voilà qu’il te renvoie tes rages adolescentes; à 40 ans.

Voilà qu’il te rappelle les mochetés inacceptables que tu as oubliées; à 40 ans.

Voilà qu’il te réveille d’un long sommeil; à 40 ans.

Parce que dans ses textes, il y a « salut à toi mon frère »,

Parce que dans ses textes, il y a du Brel,

Parce que dans ses textes, il y a du Brassens,

Parce que dans ses textes, il y a du Bashung.

Sauf que c’est du Saez.

Sauf qu’il respecte ses pairs, tout en les honorant.

Parce qu’il réoriente ton avenir et celui des tiens, en puisant dans ses maîtres pour les ressusciter.

Parce que souvent l’histoire se répète, et qu’il serait urgent de l’en empêcher.

Là.

Maintenant

Tout de suite.

Tamara Védrine

À l’enseigne de la fille sans coeur – Édith Piaf

C’était une année morne. L’insouciance de l’enfance commençait à s’effilocher. Un prof tyrannique, vague sosie de de Funès, ambitionnait de nous rendre aussi dociles que des écoliers nord-coréens. Et puis un jour, par la grâce d’une chanson apprise en classe, les problèmes de math et les règles de conjugaison s’évanouirent dans un déluge d’accordéon et de liberté qui embrasa mon imaginaire de gosse.

Le ciel est bleu, le vent du large
Creuse la mer bien joliment
Vers le port montant à la charge
Galopent ses escadrons blancs

Il y avait là-dedans de quoi s’évader plus sûrement qu’avec la mappemonde qui prenait la poussière au fond de la classe. À chaque fois qu’on la chantait, les barrières géographiques de ma petite école explosaient. J’étais projeté dans ce port « tout au bout du monde dont les rues s’ouvrent sur l’infini » à l’atmosphère si poétique.

Et puis il y avait Rita.

Tout le monde s´en fout, y a du bonheur
Y a un bar chez Rita la blonde
Tout le monde s´en fout, y a du bonheur
À l´enseigne de la Fille Sans Cœur!

 Le coup de foudre immédiat. Ses courbes hypnotiques se superposaient aux formes géométriques qui hantaient le tableau noir. Tandis que le petit roquet faisait claquer les règles grammaticales à la pointe de sa baguette, je me réfugiais dans son bar. Dieu qu’on s’y sentait bien ! Les rires et la gnôle coulaient à flots. Rita me servait mes premiers tord-boyaux avec un clin d’œil complice. Mes camarades suaient avec le Bled, le Bescherelle et les triangles isocèles ; moi je m’enivrais avec la plus belle femme du monde.

Dans ce petit bar, c´est là qu´elle règne
On voit flamber sa toison d´or
Sa bouche est comme un fruit qui saigne
Mais on dit que son cœur est mort

La concurrence était rude. Les prétendants accouraient des quatre coins du globe pour ses beaux yeux. Insensible aux avances, elle renvoyait un sourire moqueur aux fanfaronnades des marins imbibés d’alcool et d’espoir. Son père, patron du bistrot, veillait jalousement sur sa vertu. Ça excitait encore plus la convoitise des gars. Du haut de mes onze ans, je rêvais secrètement que c’était moi qui ferais chavirer le cœur de cette beauté insaisissable.

Et puis, il y eut cet enfoiré d’étranger.

Mais un soir, la mer faisait rage
On vit entrer un étranger
Aux beaux yeux d’azur sans nuages
C’est alors que tout a changé

À partir de là, je compris que la vie était dégueulasse. Que les filles trop belles finissent avec des rabat-joie opportunistes. Que l’amour fout le bordel partout. Et que les chouettes bars deviennent des offices d’impôts.

Je ne découvris la version de Piaf que bien plus tard. La voix inimitable de La Môme, aux accents à la fois gais et mélancoliques, porte à merveille la dramaturgie de la chanson. (Les versions de Barbara et de nos Michel Bühler et Sarclo nationaux valent également le détour.)

J’appris également plus tard que l’auteur de cette petite merveille était un Vaudois rondouillard qui avait réussi à Paris bien avant que Bastian Baker fasse couiner les adolescentes de France et de Navarre. Jean Villard « Gilles » fut en effet l’un des premiers auteurs-compositeurs-interprètes de la chanson française. Réduit à La Venoge ou aux Trois cloches offert à Piaf, on ignore largement qu’il forma dans les années trente un fameux duo de chansonniers – Gilles et Julien – donnant notamment dans la veine humoristique (les ancêtres du Duo d’eXtrêmes Suisses en somme, mais sans Québécois). Qu’on lui doit des centaines de chansons. Que Brassens le révérait. Qu’il découvrit et engagea le jeune Brel dans son cabaret parisien. Que le grand Jacques s’inspira de La Venoge pour écrire son Plat Pays. Qu’il fut également auteur dramatique.

Il m’arrive encore souvent de pousser la porte de l’Enseigne de la fille sans cœur pour retrouver celle qui a provoqué mes premiers émois.

Et vous savez quoi ?

Elle est toujours aussi belle.

Philippe Lamon

La Ballade des gens qui sont nés quelque part – Georges Brassens

C’est la chanson dans laquelle je m’identifie le plus, celle dont j’aurais pu, ou plutôt voulu, écrire chaque mot, chaque vers, chaque pique. Contre les « gens du cru », les nationalistes, les chauvins. Rien à ajouter.

Ou plutôt si : la partie que j’aime le plus, c’est l’estocade finale:

Que la vie serait belle en toutes circonstances
Si vous n’aviez tiré du néant ces jobards
Preuve peut-être bien de votre inexistence
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part

Le mec, il s’adresse à Dieu (rien de moins) en lui disant qu’il n’existe pas!
Quel vertige! Chapeau, l’artiste!

Samir Kasme

Au bout de nos rêves – Les Vaches Laitières

En sortie de neuvième, cherchant de la musique entraînante et mettant dans une bonne ambiance, je découvris The Exploited, un groupe écossais. Première découverte de punk, et ce fut le changement. À partir de ce moment, j’ai cherché d’autres groupes de punk, mais francophones cette fois; j’ai découvert les Béruriers Noirs, Brassens Not Dead, Les Sales Majestés… et les Vaches Laitières… Un groupe de chez nous.

Cette chanson est un appel à la libération d’un système de bourrage de crâne.

C’est LA chanson la plus entraînante de ce groupe! C’est surtout un appel à l’action directe pour une vie meilleure où, quand on regarde le passé, on se dit qu’il faut vivre l’instant présent sans se soucier du futur!

Cette chanson commence par :

Eh, mon frère, dis-moi à quoi tu rêves,
Là, comme ça, le nez planté dans ta bière,
Tu sais même plus pourquoi tu te lèves,
Tu désespères de l’humanité entière,
T’as passé tellement de temps à gueuler,
À te battre, à lutter, à manifester,
Tu te demandes ce que ça a changé,
On dirait bien que tout a empiré…

On ressent le sentiment de puissance du narrateur face à la déprime du destinataire. Ce destinataire c’était moi, il y a environ un an maintenant, en détresse face à un monde que je découvrais à peine… le monde du travail. J’avais peur, peur du futur… peur de mal faire les choses.

Un peu plus loin, on a un véritable appel à la révolution!

Allez, mon ami, tout n’est pas vraiment fini
Tant qu’il nous reste un peu d’énergie
C’est peut-être nous le dernier rempart
Et on ne se laissera pas tomber ce soir
Gueulons nos rages et faisons du bruit
On réveillera peut-être quelques endormis
Et ensemble on continuera d’y croire
Même si c’est sans espoir.

Il y est aussi clairement dit que même si c’est sans espoir, il faut se battre, jusqu’au bout de nos rêves. Mon rêve était de m’instruire. M’instruire dans un monde où l’on ne veut pas de gens cultivés. Un monde de gamins immatures qui se croient grand, dans un monde tout petit. M’instruire pour changer le monde. En faire un monde où tout le monde est égal… où tout le monde aide son prochain à devenir ce qu’il veut, un monde où tout le monde se respecte.

Enfin, ici on dit clairement :

Et même si on sait qu’à la fin de nos vies
Le monde sera toujours aussi pourri
Continue dur le travail de fourmi
Résistons toujours à la saloperie
Contre le vent des masses abruties
Contre les marées du pouvoir et du fric
Jusqu’a la fin comme un îlot de vie
Face à cet océan de connerie

On y dit que devant la masse de connerie mondiale, il y a toujours un petit bout de terre moins débile. Comme au Pantographe, ou tout autre lieu alternatif qui se respecte. Des endroits qui respirent la culture et la générosité.

Ce fut pour moi la découverte du siècle! Cette chanson m’a appris qu’il ne fallait JAMAIS abandonner! Toujours suivre ses idées.

Merci!

Peace & (A)narchie

Polo Charmillot

Nantes – Barbara

Autant vous avertir tout de suite: si vous cherchez une chanson pour votre mariage à intercaler entre « La danse des canards » et « A la queue leu leu », évitez Nantes. Et ne l’écoutez pas davantage si votre femme s’est barrée avec votre meilleur ami ou si vous venez de voir un film de Michael Haneke. Car Nantes est une de ces noires merveilles qui vous fouaille l’âme et vous laisse totalement démuni.

En 1964, Barbara n’est pas encore vraiment Barbara. Elle doit sa petite notoriété à l’interprétation de chansons d’autres artistes. Pas les plus mauvais : Brel, Brassens, Ferré. Déjà, la critique n’est pas indifférente à sa voix envoûtante. Mais le succès viendra avec ses propres compositions et le mythique « album à la rose », Barbara chante Barbara (qui recèle outre Nantes d’autres pépites, tels Gare de Lyon et Pierre). Séduit, Brassens lui propose de faire sa première partie à Bobino. Le tournant. La prestation de la néophyte éclipsera presque le grand Georges et sa moustache. Nantes n’y est pas pour rien.

Il pleut sur Nantes
Donne-moi ta main
Le ciel de Nantes
Rend mon cœur chagrin

Nantes, c’est quatre minutes éprouvantes d’émotion en intraveineuse. Autobiographique, la chanson évoque son ultime rendez-vous manqué avec son père. Sorti de sa vie depuis longtemps, le « vagabond » l’a fait appeler d’urgence. Agonisant à l’hôpital, il veut faire ses adieux à sa fille, « se réchauffer à son sourire ». Elle se rend à Nantes, « 25 rue de la Grange-au-Loup », mais arrivera trop tard.

Il lui faudra quatre ans pour mettre des mots sur cet épisode douloureux. Quatre ans pour écrire la plus belle et bouleversante chanson du monde.

A l’heure de sa dernière heure
Après bien des années d’errance
Il me revenait en plein cœur
Son cri déchirait le silence

Pas de trace de rancœur ni de pathos là-dedans, pas d’effets, rien qu’une voix troublante de sincérité, une mélodie sobre (rien avoir ici avec l’amplitude lyrique de L’Aigle noir) et quelques notes de piano frôlées. Et cette façon inimitable de confier avec force et pudeur des fragments d’intimité. A tel point que ses blessures deviennent les nôtres. Et que le poids des remords de ses retrouvailles avortées nous écrase aussi peu à peu.

Puis arrivent ces derniers vers, parmi les plus beaux jamais chantés, évoquant le pardon au père incestueux. Si vous ne vous êtes pas liquéfiés avant, vous serez subjugués par leur beauté mélancolique, par l’humanité qui s’en dégage, par l’intensité de cette voix débordant de miséricorde. Ça en dépasse l’entendement :

Au chemin qui longe la mer
Couché dans un jardin de pierres
Je veux que tranquille il repose
A l’ombre d’une rose rose

La grande dame brune lève alors son regard et plante ses yeux embués dans les vôtres. Et là, à moins d’avoir la sensibilité du docteur Mengele, votre gorge se noue, vos yeux se mouillent. Une ultime plainte étranglée, sublime, affleure des tréfonds d’une âme en lambeaux. Une plainte qui vous arrache les entrailles :

Mon père, mon père.

 

Philippe Lamon