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Same love – Macklemore

Et si la musique existait, non pas pour nous divertir, mais pour nous engager, pour nous muer, pour nous faire réfléchir, pour faire vibrer en nous une émotion, pour en sortir grandi ? Pour ébranler nos convictions, pour mûrir notre réflexion, pour nous sortir des tripes une envie de changer les choses, de faire de notre planète un monde différent, l’envie de laisser une trace un peu plus intéressante à nos enfants. L’envie de se dépasser, d’aller plus loin.

La liste des courses est ambitieuse. Et certaines chansons pourraient bien la rallonger de quelques pages encore tant l’impact qu’elles ont sur nous est fort. On en ressort différent. Une larme jaillit parfois à la première écoute, comme une révélation d’un texte qui nous touche au plus profond de notre être, qui dévoile en nous ce petit quelque chose qui fait toute la différence et qui changera notre écoute du morceau en question pour la vie.

Ces chansons, heureusement, il y en a beaucoup. Elles appartiennent à un répertoire d’engagement sincère qui fait du bien. Qui nous rappelle l’importance de certaines thématiques et nous remet un peu en place, nous et nos problèmes de riches. Ce répertoire, le voilà avantageusement complété par un rap, ce qui vaut son pesant de cacahuètes tant on sait les rappeurs avares en plaidoyers sincères sur les grands faits de notre société (et ce n’est pas Eminem et ses 26 bitch toutes les deux phrases qui me contredira). Voilà donc un rappeur de style, de talent, et aux convictions touchantes. Plongeons-nous dans « Same Love », de l’artiste Macklemore.

Macklemore, c’est le jeune bogosse à la grosse b*** de « Thrift Shop », c’est « Ten Thousand Hours» ou « Can’t hold us », ces tubes qui ont fait le tour de la planète en 2013. Des rythmes prenants, qui sortent des codes habituellement associés au rap, avec des mélodies qui n’ont rien à envier aux genres de musique qui me sont plus proches (pop, jazz, rock, etc.). Bref, un rap plaisant qui n’a pas grand-chose à voir avec le rap bas-de-gamme de 50 cent et autres Nicki Minaj.

Son titre « Same Love », c’est son cri contre l’homophobie rampante dont souffre notre société et qui, aux Etats-Unis, prend une ampleur inquiétante.

Quand j’étais en troisième, j’ai pensé que j’étais gay. Parce que je pouvais dessiner, que mon oncle l’était, et que je rangeais ma chambre. Je pleurais, ai confié mes doutes à ma mère. Elle m’a dit « Ben, tu aimes les filles depuis la maternelle ! » Je dois admettre qu’elle marque un point…

J’écoute le premier couplet et je repense à tous ces enfants qui ne parlent pas à leur mère lorsqu’ils découvrent leur identité sexuelle. Je pense à ceux qui risquent la peine de mort à l’idée même de désirer une personne du même sexe et qui ne pourront jamais confier leurs doutes, qui ne pourront jamais avoir une discussion sincère avec leur mère, et qui ne sauront pas davantage que leur oncle préfère les hommes.

Les conservateurs de droite pensent que c’est un choix, et que tu peux en guérir avec un bon traitement ou une foi religieuse. L’homme réécrit à sa guise, joue à Dieu. Voilà l’Amérique la téméraire qui craint ce qu’elle ne connaît pas.

Le décor est posé. L’Amérique prône ses valeurs puritaines et laisse les autres sur le carreau. Elle n’a que faire qu’un jeune homosexuel sur quatre tente de mettre fin à ses jours. Elle joue à Dieu et interprète, à la lettre, un texte qui date de Mathusalem. Comme si on battait nos enfants lorsqu’ils désobéissent, comme si on lapidait ceux qui mangent des crustacés, comme si on respectait les écrits bibliques de manière aveugle…

Place à Mary Lambert, dont la voix douce nous emporte au refrain :

Je ne peux pas changer. Même si j’essayais. Même si je le voulais…
Mon amour, elle me tient chaud…

Je ne peux pas changer. C’est en moi, je suis né comme ça.
Même si j’essayais. Je suis homosexuel, pourquoi devrais-je essayer d’être comme vous, Avez-vous seulement essayé d’être comme moi ?
Même si je le voulais. Pourquoi le voudrais-je ? Je suis heureux…

Macklemore n’est pas tendre non plus avec ses confrères et leur public, qui déversent leur haine des homosexuels à tout bout de champ.

Si j’étais homo, je crois que je détesterais le hip-hop.

Puis il parle de combat. Celui de ces homosexuels qui ont lutté, en 1969, pour qu’on reconnaisse leur normalité. Qu’on cesse de considérer leur sexualité comme une maladie. Que la société reconnaisse que leur amour n’est pas moins propre que l’amour hétérosexuel. Macklemore dit son soutien à tous ceux à qui on a volé la dignité. À ses oncles et à tous et toutes les autres. Il répète sa répulsion d’une religion qui prône la haine et le dégoût.

Le même combat qui a amené nos ancêtres à revendiquer leur différence. C’est des droits de l’homme pour tous, je n’admets aucune différence. Vis et sois toi-même. Quand j’étais à l’église, ils m’ont enseigné autre chose. Si tu prêches la haine pendant ton service, ces mots ne seront pas ignorés. L’eau bénite que tu nous sers le dimanche est empoisonnée. Pas de liberté tant qu’on n’est pas égaux, c’est clair que je soutiens leur combat !

« L’eau bénite est empoisonnée ». Tout est dit. Le culte de la haine a certes un héritage très profond. Des milliers d’années. Mais on n’en veut plus. On doit changer. Tout doit changer. Détester son voisin parce qu’il est noir, tuer quelqu’un car il fait trop de bruit, battre quelqu’un parce qu’il est différent, finir ses jours en prison parce qu’on a voulu casser du pédé. Notre société a besoin de tourner la page, de se concentrer sur les belles choses, d’avancer vers le meilleur. Utopiste, moi ? Mais non, mais non…

Un certificat sur papier ne va pas tout résoudre. Mais c’est un bon début. Aucune loi ne va nous changer. Nous devons nous changer. Quel que soit votre croyance, on vient du même Dieu. Chassez votre peur. Puisque tous les amours sont pareils.

Jenoe Shulepov

Suzanne – Leonard Cohen

C’est lui qui m’a fait découvrir cette chanson. Il en apprenait petit à petit des passages sur sa guitare douze cordes. Chaque jour, j’entendais quelques arpèges de plus. Je croyais qu’il les composait. Nous passions nos journées à encadrer les jeunes, et le soir venu, quand tous dormaient, il allait un moment dans sa chambre et j’entendais le scintillement, les perles mélancoliques, les roulis fluides. Un murmure aussi, le début d’une mélodie. Quand il revenait dans la salle de séjour où les moniteurs du camp étaient réunis, je n’osais pas lui demander. J’étais amoureuse déjà, je crois. Il me lançait des regards où se mélangeaient assurance et timidité. Nous nous entendions bien et faisions en sorte de nous occuper du même groupe pour les sorties. Les journées étaient merveilleuses, nous riions beaucoup.

Un soir, sa voix a doucement traversé la porte. Les mots en anglais étaient mystérieux pour celle qui ne les comprenait pas. La mélodie était triste, mais c’était une tristesse qui, alors, creusait un océan de profondeur dans mon bonheur naissant – dont un jour il ne resterait rien, qu’une brûlure. « Affreusement belle », ai-je d’ailleurs pensé. Une déchirure claire, une lente caresse de souffrance: déjà, cette ode me parlait de perte irrémédiable, de ciel brisé, d’une distance que rien ne réparera jamais.

J’ai osé: « Je t’ai entendu chanter, c’est toi qui l’as écrite? » Il m’a regardé avec de grands yeux affolés, surpris, pudiques: « Non ! Non! Si seulement… Tu connais Léonard Cohen? » – « Non. » – « C’est de lui… je te ferai écouter. Habituellement, je préfère jouer des trucs de blues, mais je suis tombé sur son disque récemment et j’avais envie d’apprendre ce morceau… On dirait une prière, un champ adressé à l’immensité, tu ne trouves pas? » – « Si, si, j’aime beaucoup. Je ne comprends pas les paroles, mais tu la chantes joliment… » Il a rougi, s’est perdu dans un silence confus. C’était la première fois qu’au lieu de courir à travers champs, l’attention tournée vers les superbes paysages, nous nous retrouvions juste les deux, au calme, échangeant ces impressions secrètes, intimes. J’avais deviné au premier regard que je lui plaisais, mais je commençais seulement à m’imaginer qu’il pouvait apprécier ma compagnie. Il ne parlait guère de lui. « C’est la chanson la plus tendre que je connaisse. On dirait la face cachée du blues, celle où les accords ne griffent pas, où les larmes, au lieu de rouler dans la poussière des visages, restent crochées aux cils, vacillantes, une croisée des routes où personne n’a vendu son âme au diable. C’est un blues sans violence, sans rudesse, un blues sans ces angles harmoniques aigus, ces solos qui te cassent les dents… Oui, un blues aux angles doux, aux voix de velours, aux guitares paisibles comme des chats qui ronronnent, un blues dont les mains ne savent que faire, et qui reste suspendu au milieu de la pensée… Je ne peux pas me l’expliquer, c’est comme une tristesse qui refuse le cri et te rentre dedans, reste coincée entre les murs de peau et te voyage dans le ventre, infiniment. J’ai la solitude qui s’engouffre par toutes les crevasses de l’âme quand je l’écoute. C’est bizarre, je ne devrais pas l’écouter alors, mais j’aime ça. J’aime l’opacité claire, la pénombre lumineuse où elle m’emporte, je me souviens de toutes les choses qui ont compté. Et parfois, elle m’aide à reconnaître celles qui comptent aujourd’hui. Tu vois? » – « Mh » – « Elle parle aussi de confiance, d’abandon. De pouvoir donner son cœur à quelqu’un sur une évidence… » Il me dira quelques semaines plus tard que c’était sa façon de m’avouer qu’il m’aimait, qu’il était tombé amoureux très vite et très fort, et que chacun de nos rires sous le grand ciel du jour ne faisait qu’aggraver son état, qu’il avait peur même s’il le cachait bien, et qu’il n’avait pas trouvé d’autre moyen d’épancher un peu ses sentiments.

Je n’ai jamais pu écouter Suzanne sans pleurer. Les images qui apparaissent, les souvenirs, l’humeur qui grandit d’un seul coup, comme une fleur émergeant du sol aux premières notes et s’épanouissant au bout de la dixième, tout me bouleverse. Quand je me suis retrouvée seule, abandonnée, toute confiance anéantie, j’ai eu besoin de comprendre les paroles. Ça ne m’a pas beaucoup avancée à vrai dire. Mais cette phrase me laisse dans un trouble qui ouvre à toutes les interrogations: « il a touché ton corps parfait de son esprit ». L’éther d’un corps et la carnation d’un esprit. Ce que, d’une façon, je suis devenue. Pourtant j’ai respiré, longtemps, assez longtemps pour aimer. Je n’ai de ma vie aimé qu’un seul homme, lui, et cette chanson est restée l’hymne d’une romance devenue vie de famille, tendre bonheur de vingt ans. Puis hymne d’une déchirure rassemblant toutes les déchirures, chant d’une tristesse qui n’a pas eu le temps de finir, de se résorber, d’éclore entourée de nouvelles confiances, de possibles abandons. Mon corps d’esprit a emporté ma pensée de chair, et je vibre désormais dans les ondes éternelles d’une chanson qui résonne aux quatre coins de la planète, au cœur des vivants.

J’aurais aimé écrire ce texte. Mais mon fils l’aura fait à ma place, et c’est peut-être ainsi que nous ne disparaissons pas totalement. Je me souviens de toutes les choses qui ont compté. Je ne crois pas qu’une chanson soit meilleure qu’une autre. Mais celle-ci, de toutes les fabrications musicales humaines, est souvent ma préférée, celle qui me fait vivre les émois les plus subtils et les plus violents; celle qui me rend le plus douloureusement heureuse, le plus délicatement triste; celle qui peut m’anéantir et me recomposer. Je ne sais plus ce que c’est que d’être vivante, mais j’ai rarement eu le sentiment de l’être autant qu’à ces quelques occasions: aimant mon homme, aimant mes enfants, et aimant cette chanson.

Boris Dunand

Tom Traubert’s Blues – Tom Waits

Il n’y a aucune autre chanson qui me tire autant les larmes que Tom Traubert’s Blues de Tom Waits.

Je ne l’ai pas choisie parce que la voix rauque de son interprète me rappelle ces longues années d’amour avec mes clopes, ces amies de fête, de joie comme de galère, que j’ai désormais abandonnées sur le bord de la route. Je ne l’ai pas non plus choisie parce que Tom Waits est roux et frisé, et que je me sens faire partie de cette communauté solidaire des gens qui en ont soupé étant ados pour cause de fibre capillaire marginalisée. Je ne l’ai également pas choisie parce que choisir Tom Waits, c’est choisir le plus sûr moyen d’éviter les jets de pierre des pédants du monde de la musique.

Je l’ai choisie parce que, pour moi, c’est la plus belle chanson du monde. Et si quelqu’un venait à dire que ce n’était pas le cas, je le prendrais personnellement. C’est une de ces chansons qu’on découvre jeune, par le biais des parents. Je me souviens encore me demander comment il avait fait, ce Tom Waits, avec sa ganache pas possible et sa voix de vieille grand-mère crochée à ses gitanes, pour sortir un disque. Elle ne sonnait comme rien de ce que je connaissais du haut de mes glorieuses dix années d’existence montagnarde. C’était vraiment fort de café, ce mec et cette grosse voix ! Et cette chanson qui aurait pu sonner comme une ode à la guimauve intersidérale si n’importe qui d’autre avait posé sa voix cucul la praline par-dessus…

Je me souviens de ma mère qui m’a dit de « bien l’écouter celle-là, tu vas voir c’est la meilleure », et moi de poser ma petite tête, pleine de cheveux roux et frisés donc, sur son épaule et d’écouter. Et non seulement c’était vrai, c’était la meilleure, mais elle m’a tiré une larme. Comme elle me tire une larme alors que j’écris ces mots.

Parce que cette chanson pour moi, c’est plus qu’une chanson, c’est la bande-son du film de l’amour que je porte à ma mère. Il n’y a pas une note de Tom Traubert’s Blues qui ne me rappelle la plus belle femme que je connaisse, et devant qui je ne serai jamais qu’une enfant en admiration totale.

Olivia Bessat

 

 

Je m’suis fait tout p’tit – Georges Brassens

Parce qu’en l’écoutant je crois me souvenir d’un film qui n’existe peut-être pas, où un Michel Simon bougon devient tout tendre et désarmé par les risettes d’une petite fille, et l’on voit les larmes longuement enterrées remonter discrètement à la surface de ses yeux.

Parce que l’enfance se doit d’être protégée, et qu’il n’y a rien de plus noble que cette manière bien naturelle d’ôter notre chapeau devant les plus petits d’entre nous.

Et parce que Brassens est ce qu’il est, et qu’il a planté ses racines dans la terre où il est né, comme Dylan le fera à son tour bien des années plus tard sur un autre continent. Des mélodies somptueuses, chantées tout modestement du bout de la voix, une structure irréprochable, un groove nourri de jazz manouche, et un placement rythmique hors du commun qui le place tout en haut des plus grands chanteurs du siècle passé, un maître, un incontournable, tout est dans la consonne ! et les mélancoliques de la voyelle n’y comprendront jamais rien.

Et les textes ? me direz-vous. Évidemment, on pourrait s’étendre sur la qualité des textes… mais il me semble de meilleur goût de ne pas aborder certaines évidences.

Marc Milliand

Mon papa – Sarcloret

Un jour, mon papa a eu une saloperie. Tout de suite m’est venu à l’esprit ce «j’pensais pas que j’aimais mon papa au point d’écrire une chanson tendre, / pour lui dire que ça peut attendre /, qu’il peut partir une autre fois…» Le refrain le plus émouvant du monde. Le plus sincère, le plus simple, le plus beau. Ce jour-là, je vous jure que c’est vrai, j’ai croisé «dans les couloirs de l’hôpital / un ami, fils d’un autre père / d’un autre monsieur qu’on opère…»

Et puis mon papa s’est remis, il partira une autre fois. «Je venais pour le voir guérir / à peu près deux fois par semaine…» Et puis l’ami, «fils d’un autre père», est mort. «Il n’y a rien à faire, rien à lutter», comme chante Sarclo sur une autre de ses merveilles. De ses nombreuses merveilles. Parce que, sous ses airs de «je m’en fous, de toute façon personne n’écoute mes chansons et donc personne ne sait qu’elles sont vachement mieux que celles des autres», ce foutu chantiste les a multipliées, les merveilles. Vous avez déjà écouté Pleurer dans tes bras ? Et Du brun ? Et La fille qui nous sert à bouffer ?

Et puis Mon papa, donc. À une époque – peut-être est-ce toujours le cas –, Sarclo concluait souvent ses concerts par cette chanson. C’était un signe : on savait qu’il serait inutile d’insister, parce qu’après ce sommet de tendresse pudique, il n’y a plus rien à dire. «Par un matin de mal de chien…»

Une guitare et des mots simples, des mots sincères, des mots vrais. Des mots qui me fichent à chaque fois la pidouille, comme on dit chez nous. Des mots qui me tirent les larmes. De combien de chansons peut-on en dire autant ? Tout à coup, Sarclo le provocateur rigolo s’efface pour se dévoiler sans fard. Et on a envie de l’embrasser pour avoir su trouver les mots qu’on ne peut pas dire. Parce que l’amour pour son père, ça ne se dit pas, par chez nous.

Un jour, Renaud a déclaré que Sarclo était la plus belle invention suisse depuis les trous dans le gruyère. Personne n’a pensé à lui dire qu’il se trompait : il n’y a pas de trous dans le gruyère. On peut donc en conclure que Sarclo est la plus belle invention suisse, et puis c’est tout.

Éric Bulliard

Le Twenty-Two Bar – Dominique A

C’est la plus belle chanson du monde car elle m’a été offerte par mon premier amour, et sur une vieille cassette mal enregistrée comme il se doit.

J’avais quinze ans, lui vingt-deux. J’habitais chez mes parents dans le trou du cul du monde d’Aire-la-Ville, lui dans un studio à Paris. J’étais en première du collège, lui à la fac de lettres. Je ne sais pas ce qu’il m’a trouvée, avec le recul c’est assez incompréhensible, mais moi j’étais aux anges, je me la pétais grave, sortir avec un mec de Paris de sept ans son aîné, c’était la classe !

Et surtout, j’étais raide dingue amoureuse pour la première fois. Le sourire niais, les grosses galoches, les papillons dans le ventre et tout ça. Il m’écrivait de sublimes lettres pleines de références littéraires que je ne comprenais pas. Je lui répondais en grosses lettres rondes avec des cœurs et des smacks !

Bref, on était amoureux aussi bizarre soit-il et on se voyait aussi souvent que possible. Encore une fois avec le recul, je dois reconnaître que mes parents étaient sacrément cool, me laissant aller à Paris à chaque vacances scolaires.

Et c’était tellement bien. Paris, son mini studio pourri, son chat Youyou. Les restos, les concerts, les nuits d’amour. C’est avec lui que j’ai tout découvert, la musique, la bonne bouffe, le sexe. Il me faisait écouter plein de morceaux, il m’emmenait à des soirées absolument incroyables du haut de mes quinze ans, il me caressait si bien.

Alors voilà, ça ne s’oublie pas un premier amour, ni ses cadeaux, ni ses chansons. Et à quinze ans, forcément qu’on va aimer les chansons qu’il aime et qu’il vous a offertes.

Mais, toujours avec le recul, il y avait aussi de sacrées daubes dans ses chansons préférées ! Mais pas Dominique A, pas Le Twenty-two bar que j’ai sincèrement aimée dès la première écoute, dans ce TGV me ramenant chez moi, pleurant toutes les larmes de mon corps de devoir quitter mon amoureux.

J’ai adoré cette chanson, j’ai adoré cet album et j’ai commencé à écouter ce que l’on appelait alors la nouvelle scène française à partir de là. Eh oui, dix ans avant de rencontrer un certain DJ La Teuf, c’est bien un autre qui m’a initiée à la chanson française, en dehors de mes parents qui s’obstinaient à me faire aimer Georges, Jacques, Léo et Édith bien sûr. Et en dehors de Renaud et Patrick Bruel que j’adorais déjà, on a vraiment des goûts très éclectiques (pour être poli) ou très bizarres (pour être honnête) quand on a quinze ans !

J’écoutais Le Twenty-two bar dans ma chambre le soir et je rêvais de rejoindre mon copain à Paris, on vivrait dans sa piaule avec son chat et on irait voir Dominique A en concert en se regardant amoureusement. Mais ce n’est jamais arrivé, je me suis fait posée comme une vieille merde quelques mois plus tard.

Premier amour, premier chagrin d’amour. Un drame, une tragédie. « Je ne veux plus vivre et plus jamais je ne serai heureuse », blablabla, vous y êtes tous passés, vous voyez bien de quoi je parle. Ça a été dur, ça a fait mal, mais je m’en suis remise assez vite au final, l’avantage des quinze ans !

J’ai gardé du plaisir à écouter Dominique A, et cet album, et cette chanson. C’est vrai que j’aurais pu plus mal tomber. Dominique A comme initiateur à la culture musicale francophone, y a pire.

Et je suis quand même allée le voir en concert, seule, sans lui ni Paris ni Youyou, et c’était carrément bien. Comme quoi c’est un sacré artiste qui arrive même à te faire oublier un premier amour ! Et aujourd’hui, j’adore toujours.

Alors Le Twenty-two bar, elle reste la plus belle chanson du monde car elle a été un déclencheur, une révélation qui m’a construite, qui m’accompagne tous les jours, qui a influencé ce que je suis aujourd’hui.

Merci pour ça. Merci aussi à mon Parisien et à Youyou, bien sûr.

Laure Delieutraz

Fantaisie militaire – Alain Bashung

2 août 2008

il est…

5:00

roulée en boule sur le fauteuil de la chambre, épuisée, Fantaisie militaire à fond dans les oreilles, en boucle.

Au pays des matins calmes
Pas
un bruit ne sourd
Rien
ne transpire ses ardeurs

5:15

les cris et les larmes ont plu cette nuit. encore. C’est de plus en plus lourd et dévastateur. la gorge rongée par la haine et l’incompréhension laisse sans voix et sans force, écorchés vifs par les mots qui déchirent.

des nuits sans voir le jour
à se tenir en joue
des mois à s’épier
passés à tenter
de s’endormir hanté

5:30

souvenir des heures passées à le regarder dormir et se réjouir qu’il se réveille pour que commence une nouvelle journée apportant le bonheur promis.

j’aimais quand je t’aimais
j’aimais quand je t’observais
j’étais d’attaque

5:45

regarder ce corps étranger allongé dans le lit, lézardé des premières lueurs du jour que les persiennes laissent passer. ne pas reconnaître cet homme qui a partagé un chemin de vie.

ne plus savoir
j’sais plus qui tu es
qui a commencé
qu’elle est la mission

6:00

se lever, jeter un dernier regard sur cette intimité qui n’est plus partagée. la haine a rempli l’espace, il n’y a plus de place pour respirer. C’est sans issue.

l’honneur tu l’as perdu sur ce lit de bataille
soldat, sans joie, va, déguerpis
l’amour t’a faussé compagnie

6:15

attraper la valise. partir.

erre, erre, erre, erre…
sais-tu que la musique s’est tue?

Tamara Védrine

Born to Die – Lana del Rey

J’ai les poils qui se hérissent alors que mon tacot enchaîne les tunnels de la Vallée d’Aoste.

À chaque virage, je m’éloigne un peu plus de tes baisers, de ta peau si douce, et mon cœur se serre. Cette voix, j’ai le sentiment qu’elle nous lie encore, alors que les mots de Lana devraient m’ôter tout espoir de retrouver tes bras.

L’amour rend con, dit Lemmy. Mais Lana lui rend tout son sens. Mes phares éclairent les murs, je repasse la chanson. La voix grave me rappelle ta douceur et retient mes larmes.

Tu me manques.

Quand on se retrouvera, on écoutera cette chanson ensemble et je te dirai combien mes heures étaient vides sans toi.

Maintenant, écoute-la. Je ne sais pas parler d’amour. Mais Lana Del Rey, elle en connaît un rayon, on dirait.

Mark Levental

Les Meurtrières – Damien Saez

Bon, d’accord, parfois tu as envie de lui flanquer des baffes. Ses poses de post-adolescent rimbaldien, d’artiste maudit qui souffre, parce que, voyez-vous, elle est partie et ça fait mal. Parce que la vie est moche et que vous êtes tous des cons. Ses airs de « je suis un rebelle, moi, Monsieur ! La preuve, je crie “putain” et “enculé”. »

Mais un jour, quand même, cette voix fragile t’accroche l’oreille. Pas de doute : elle transpire la sincérité, tu le sens, ce genre de choses. Alors tu écoutes, tu comprends que ce Saez écrit comme personne. Et c’est toi qui prends une sacrée claque.

Ça, c’était il y a des années. Maintenant, tu connais Damien Saez et tu sais qu’il les surclasse tous. Quelqu’un pour dire le contraire ? Depuis le triple album Varsovie, L’Alhambra, Paris (2008), tu n’as pas oublié qu’il est capable de pondre des chefs-d’œuvre dépouillés. Tu les attends à chaque disque, mais de là à voir venir ce choc… Petite intro à la guitare, bouffie de mélancolie, et quelques mots : « Je suis venu pour te rejoindre, toi tu n’as pas voulu me voir. » Toute une atmosphère en une phrase parfaite.

Oui, Les Meurtrières parlent de rupture, mais aussi de New York, de douleurs, la mienne, intime, qui ne se compare à aucune autre. Même celle de leur 11 septembre.

Le monde en pleurs pour le center
Et moi qui pleure pour mon amour
Je sauterais bien du haut d’une tour

A-t-on jamais mieux dit cette déchirure ? Qui oserait nier qu’une ville en cendres n’est rien face à un amour qui s’effondre ?

Et si deux tours manquent à New York
Mon amour, toi tu manques à moi.

D’accord, dit comme ça, « tu manques à moi » n’est pas très joli. Mais comment ne pas frissonner ?

Ce pur désespoir, Saez le chante en se forçant à une sérénité qui le rend d’autant plus poignant. La voix reste à deux doigts de se briser, à bout de souffle, mais elle tient, en effrayant équilibre, même quand il lâche que la Terre peut bien mourir, « moi je m’en fous, puisqu’elle me fait vivre sans toi ». Même quand il se résout : « Allez, je saute, j’en peux plus ». Avant d’ajouter :

Et que les goélands m’emmènent
Où les poètes sont les dieux
Où les adieux sont les je t’aime

On ne répétera jamais assez qu’il n’y a nul besoin de mots compliqués pour que jaillisse la poésie.

Et puis, ces « meurtrières », dont la dernière syllabe semble ne jamais s’éteindre. Avec ce double sens de femmes assassines et d’ouvertures dans les murailles, comme on en voyait sur toute la hauteur des tours new-yorkaises. Et puis cette guitare hypnotique, ce chœur féminin qui arrive on ne sait d’où pour vous dresser les poils. Et puis ce dialogue avec soi-même, avec sa douleur :

Un jour, tu sais, tu reviendras
Pour un café ou quoi que ce soit
Arrête de délirer enfin
Tu sais qu’elle ne reviendra pas

Alors tu l’écoutes une fois encore. Et encore. Dix fois, vingt fois, plus fort. Alors tu te retrouves au bord des larmes, tu te retiens pour ne pas y plonger.

Alors tu te dis que Saez a un putain de talent.

L’enculé.

Éric Bulliard

Jef – Jacques Brel

Alors oui, j’aurais pu parler de tant d’autres chansons, de tant d’autres artistes : c’est qu’ils sont nombreux à se chamailler dans ma caboche pour la première place, la fameuse, celle de la chanson qu’on garde entre toutes, celle dont on choisit de parler au détriment des autres. Georges, Léo, Charles ; ou Wolfgang, ou Kurt, ou Nina, ou même Bob… C’est qu’il m’est difficile de faire le tri entre les belles et la plus belle, parmi toutes ces notes qui m’accompagnèrent et me firent grandir. Mais aujourd’hui, c’est le grand Jacques qui remporte cet insigne honneur, pour sa fabuleuse et gigantesque ode à l’amitié qu’est Jef.

Car oui, quoi qu’on en dise, cette chanson est la plus belle : parce qu’elle raconte simplement, avec douceur et émotion, l’importance de l’ami quand la vie vous joue des vilains tours ; parce qu’elle dessine la faiblesse et sa beauté, parce qu’elle propose des solutions naïves à des problèmes imbéciles, parce qu’elle souligne la victoire de l’espoir sur la tristesse, parce qu’elle… parce qu’elle…

Mais enfin, je ne vais pas non plus tout vous dire, (ré)écoutez-la et vous verrez : dès les premières notes l’ambiance est posée, dès les premiers mots on se sent rempli par la gravité de ce que traverse Jef, par cette tristesse si commune à l’humain et pourtant si intemporelle… Et l’on retient son souffle jusqu’au refrain, qui éclate comme un phare au milieu de la nuit, comme la couleur de l’espoir, alors que toutes les larmes paraissent versées. Ce refrain qui transforme trois sous en repas de fête, qui allume une guitare en guise de voyage, ce refrain qui invite Jef, et qui nous invite à travers lui, et qui nous emporte au loin, sur ce banc, juste au coin de la rue, mais si loin pourtant.

Et l’on vient, comme lui, manger des moules et puis des frites, se réjouir d’un avenir impossible, et l’on recommence à rêver, et l’on recommence à espérer, malgré le temps passé et malgré nos vilaines cicatrices… Et l’on pleure, et l’on rit, et ces contrastes d’émotions qui nous traversent atteignent finalement leur paroxysme sur un simple “ouais”, rempli de la joie de l’ami, le vrai, qui nous voit sortir de la torpeur et se redresser, même provisoirement, pour affronter encore le tumulte de la vie.

Merci, Grand Jacques.

Guillaume Pidancet