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Si rien ne bouge – Noir Désir

Je ne laisserai jamais dire que ce n’est pas la plus belle chanson du monde. Non, jamais.

Je ne peux pas vous expliquer pourquoi, je n’ai aucune analyse de texte à proposer, aucun souvenir particulier lié à cette chanson à relater, aucun argument rationnel à faire valoir.

Mais je ne laisserai jamais dire que ce n’est pas la plus belle chanson du monde. Non, jamais.

Elle résonne en moi, elle me bouleverse, elle me transporte.

Est-ce la mélodie, la voix, les paroles, le rythme? Aucune idée, mais c’est l’alchimie parfaite pour ravager mes émotions comme seule la plus belle chanson du monde peut le faire.

Tout l’art est là, inexplicable, impalpable, inappréhendable. L’essence de ce qui nous fait vibrer n’est pas toujours rationnelle et c’est ce qui en fait tout le charme.

Et si rien ne bouge, elle restera à jamais ma plus belle chanson du monde et je ne laisserai personne dire le contraire. Non, jamais.

Laure Delieutraz

Mon enfance – Jacques Brel

Les craquements de l’escalier

La main courante froide et lisse, immobile

La tapisserie pivoine qui la borde

L’odeur du tabac embrassant la réglisse

La radio éructant des résultats sportifs

Des ambulances par la fenêtre

Des oiseaux qui s’en mêlent

Courants d’air, CLAC

« La porte, merde »

Et moi au bas de cet escalier…

Orteils froids, mains moites, un pas

La petite goute de sueur qui chatouille

et qui se fraye un chemin

sur le parterre fleuri de mon front

une jungle de boutons

Deux pas

la petite goute de peur

qui excite mon pantalon

Trois pas

Le coeur qui s’emballe

le cerveau qui remballe

sa bête assurance

Et maintenant je fais quoi ?

Je fais comment moi ?

La porte en haut de l’escalier qui s’ouvre

Doucement

Ah ben t’es là ?! Entre

La porte qui se referme

Baiser, cliquetis des langues

Gargouillis labiales

La chaleur de ses bras

Et le reste, et le reste

Tête vide, mains pleines

L’histoire du manchot

séduisant la gazelle

Et Brel à la radio

qui invite pour un moment

son enfance entre nos bras

Tout va bien finalement

Tout va bien

 

Bastien Leutenegger

Fernand – Jacques Brel

J’étais heureux sans rêver, je ne pouvais pas aller mieux. Ce n’était pas mon jour de chasse, mais j’ai eu la chance de croiser mes prochains beaux souvenirs. Une mante délicieuse m’a tendu un bouquet de poses de toutes les douceurs. Elle m’a fait croire à un amour dur que je voulais éternel. Elle m’a demandé des choses incandescentes que je n’avais jamais osé caresser. Mes sentiments ont commencé à bander. J’ai su que toute haine était perdue. J’étais totalement sous sa surprise. Elle m’inspirait de merveilleuses apnées futures.

Je m’engageais dans ses pénates pour quelques prouesses péniennes, gorgées de dard, plongées bestiales en abysses, cris d’abbaye, d’huile digitale sur fond de crypte, de batailles labiales, d’abats rongés, de fresques de positions, de frasques de fesses, de gorges employées, d’égouts doucereux, de vulgarités nuptiales, de promesses mammaires, de lave baveuse, d’aurores vaginales, de parties fines de câlins paillards, de toison mortelle.

Nous jurâmes, en ce jour de bêtes, de rester fidèles à nos pénétrations, de fendre les fosses perdues, de ne renier, ni la cave, ni le grenier. Nous n’étions plus que deux horribles virtuosités prêtes à se livrer à d’avides introductions. Nous étions prêts à laisser nos cerveaux s’épancher sur ce qu’il fallait démonter.

Les battements de mon cœur dépassaient les vingt centimètres. Elle était si belle le visage défiguré par les morsures du plaisir. Ses doigts avaient le don de soie. Ma queue allait dépasser les bornes. Je rinçais mes yeux au bord des effluves. Je me baignais dans de l’eau de vice. L’amour plantait ses arrières. Face à tant d’adresse postérieure, j’allais doucher le fond du trou. J’implorais le liquide de ne pas s’écrouler, de ne pas fondre dans les fondations. Les seins qu’elle me tendait persécutaient ma lutte. Ses mains parlaient trop. Sa langue me perdait. Son cul ébranlait mon combat. Il était bien trop tôt pour intimer l’ordre à l’orage d’éclairer ses cheveux intimes.

J’étais au septième bordel. Je crevais tant de faim que je craignais d’être moyen. Oh ! Marie pleine d’angoisse…

La magie ne voulait pas s’enrayer. Il fallait coûte que coûte que mon sperme ne naisse pas avant terme. Je ne voulais pas pleurer avant le germe de son petit décès. Son corps n’était pas encore mûr pour cette petite mort. Horreur, j’étais prêt à craquer avant l’heure. Elle, leurre, continuait à traquer son gibier pour qu’il trépasse dans sa fourrure. Je luttais aux abords des larmes blanches. Sa grâce prenait du poids. Elle me suçait le sang-froid. Elle troublait ma garde avec succès. Elle donnait des coups d’écrin. Je m’efforçais de faire taire la chute d’or. Il fallait que la colonne moite s’affranchisse du col, qu’elle oublie ses exhibitions d’invasion. Il me fallait échapper à cette garce présidentielle, à cette porte épique, à cette couronne de peurs. Aucune fuite ne devait sortir de cette liesse avant que ses ailes ne puissent s’ébattre.

Vu la tournure du malheureux avènement, il me fallait sauver ma lame, déjouer le siège de ce bain de jouissance, sortir du piège d’un exil précoce, éviter de partir tête baissée aux ébats, saboter l’abordage de la bite. Il fallait que tous les ornements pour sa défonce soient rejetés. J’avais déjà eu recours, dans le passé, à différents subterfuges pour que l’orgasme ne trouve pas de refuge trop vite, mais aucune solution prostatique ne semblait en mesure d’empêcher la fuite des transfuges. Rien ne pouvait empêcher la potion maléfique de s’enterrer.

Au milieu des tendresses écarlates, un inconnu sombre vint se joindre à nous. Fernand se glissa dans notre lit. Il était bien plus beau que nous, une grâce immortelle, un désespoir fidèle, un éclair d’ombre.

Il a touché nos cœurs nus.

Une partie de mon futur enfant a fait le mort plus longtemps.

La nuit dura.

La tristesse a rendu cette femme heureuse plus longtemps.

Je ne laisserai jamais dire qu’il n’est pas le plus beau du monde.

Zedrus

Je rentre me coucher – Florent Vintrigner

Parce que même s’il aime à répéter qu’une chanson n’appartient à personne, celle-là est un peu la nôtre, pour moi du moins.

Parce qu’elle me rappelle une période où je n’ai que des souvenirs transpirant d’amour, de rires et de légèreté.

Parce qu’il rétorquera que mes souvenirs sont faussés.

Parce que lui aussi prenait le TGV de minuit moins le quart, me ramenait des caresses et rentrait se coucher, se coucher avec moi.

Parce qu’il répondra qu’il m’a tant aimée, pour de vrai.

Parce que c’était avant que tout se craque et brise mon cœur en mille morceaux.

Parce qu’il s’excusera de m’avoir fait tant de mal.

Parce que c’était nous.

Parce que même s’il trouve ça futile, j’ai envie d’en garder une trace, j’ai besoin de me rappeler que ça a existé.

C’est juste une chanson en hommage à notre amour, mais ce n’est pas rien, pour moi du moins.

Laure Delieutraz

Mistral gagnant – Renaud

Alors voilà, c’est décidé : Mistral Gagnant.
Pourquoi celle-là?
Chanson souvenir, chanson du souvenir, chanson sur les souvenirs.
Chanson que j’ai écoutée seule, mais découverte à plusieurs.
Chanson que j’ai murmurée seule, mais chantée à dix.
Chanson partage, chanson du partage, chanson sur le partage.
Chanson simple et bonheur de la simplicité.
Belle chanson et chanson sur la vie.
La musique éveille tous mes sens. Elle m’apporte des moments intenses qui restent inscrits quelque part dans mon corps telle une empreinte gravée.
Cette chanson m’a prodigué des émotions que je n’oublierai pas.

Et puis en plus c’est une chanson qu’on a chantée et rechantée maintes fois un certain 1er janvier lors de la dernière soirée d’un excellent festival de chansons francofestives sur le Bateau Genève accompagné d’un non moins fameux Karaorchestre… C’est un peu flou, peut-être à cause de la vodka-qui-chauffe-la-voix…

Caroline Lacombe

Dernier sourire – Mylène Farmer

La mort, le deuil, le chagrin, l’absence, le souvenir. Des thèmes de vie qui nous peinent, mais qui nous accompagnent inévitablement.

Mylène Farmer écrit Dernier sourire en 1989, semble-t-il en mémoire de feu son papa, avant de la reprendre en 1992 sur le disque “Urgences – 27 artistes pour la recherche contre le sida”, puis en 2000 lors du Mylenium Tour.

Cette chanson est aussi triste qu’elle est prenante. Avec un rythme tendre mais constant, on se laisse emporter.

“Sentir ton corps souriant de douleur.

Qui s’acharne à souffler tes bougies?

Est-ce te trahir si je t’invente des lendemains qui chantent?

Ton souvenir ne cessera jamais de remuer le couteau dans ma plaie…”

La poésie est au rendez-vous. Et on s’identifie tous à ceux qui nous manquent et que le souvenir nous anime. À ceux qui sont partis trop vite, emportés par la maladie. À ce que l’on ne partagera plus ensemble, tout en sachant qu’ils continueront de remplir nos cœurs toute notre vie.

Jenoe Shulepov

La Chaleur – Bertrand Belin

Qui
Qui peut
Qui peut dire
Qui peut me dire?

Il y a des mots qui, alignés les uns à côté des autres, forment comme un arc d’émotions, un arc prêt à se détendre pour exulter. C’est très certainement cette sensation que j’ai ressentie la première fois que j’ai écouté la voix et le verbe de Bertrand Belin, plus précisément dans La Chaleur. Oui, c’est bien cela, car je réécoute en ce moment même cette chanson pour vous en narrez l’émotion première et la voilà qui ressurgit, vaporeuse, intense, précise et elliptique à la fois. Aux premières ondes des cordes de la guitare de Bertrand Belin, j’avais retenu ma respiration et presque crispé mes dix doigts : impression organique, retenue dans l’excitation, attente d’un désastre exquis et imminent. Puis vinrent les mots et j’explorai le temps à travers les tableaux de son verbe, et le quotidien à travers ce même temps qui nous poursuit comme une promesse ou une fatalité, selon.

Que devient
Le pays
Le paysage
Quand le jour touche
À sa toute petite fin
Que devient
La chaleur
L’ancienne chaleur
Qui accablait les chevaux
Et le pont des cargos
Courage avançons
Un jour arrivera
Où nous arriverons
À voyager léger, léger (…)

Que deviennent les sensations, celles qui façonnent nos émotions puis se reposent dans la mémoire sous forme d’images? Est-ce que cela nous importe vraiment au final? semble suggérer Bertrand Belin dans cette chanson. La chaleur est sensation qui est vie qui est expérience qui se perd ou nous façonne ou un peu des deux ou rien qu’un souvenir ou encore une image : une sensation agréable ou non. Dans la transe de ses mots, qu’il aligne dans une cadence circulaire paisible et inquiétante à la fois, j’expérimente chaque fois à son écoute un vertige face contre terre.

“Comme souvent dans mes chansons, et sans que ce ne soit décidé par avance, s’installe un réseau d’indices qui finit par donner corps au versant visible d’un drame”, m’a-t-il une fois confié… Oui, il faut aimer les mots pour leurs possibles annexions. Oui, il faut aimer être nostalgique de La Chaleur, car c’est la meilleure façon de lui rendre hommage, et peut-être même de la re-sentir à nouveau et avant l’heure.

Jessica Da-Silva Villacastín

Les Passantes – Georges Brassens

Il y a ce temps, comme une hésitation. « Je veux… dédier ce poème… » C’est que, voyez-vous, pardon, mais on entre ici à pas feutrés. Pattes de velours pour « ces belles passantes qu’on n’a pas su retenir ». Il ne s’agirait pas de bousculer ces « fantômes du souvenir » qui se tiennent là, bien au chaud, à peine effleurés par un Georges Brassens soudain si tendre. Alors qu’il ouvrait ce trente-trois tours en assurant que quand il pense à Fernande, il bande, il bande, il bande. Alors que, juste avant, il affirmait encore : « Quatre-vingt-quinze fois sur cent, la femme s’emmerde en baisant ».

Avec Les Passantes, pas de pom-pom-pom-pom, ni de gaudriole. Juste deux guitares, une contrebasse à vous tirer des larmes et une profonde mélancolie, pas si fréquente chez Tonton Georges. Ces Passantes, c’est autre chose. Des chefs-d’œuvre, il y en a eu déjà, prêts à surgir au coin de chacun de ses vers ou de ceux des autres : prenez Les Oiseaux de passage, adaptés de Jean Richepin. Chef-d’œuvre, oui, bien sûr, aucun doute, qui oserait affirmer le contraire ? Mais, comment dire ? Moins immédiat, plus tarabiscoté, plus intellectuel, presque, si l’on osait cette insulte.

Les Passantes, elles, vous parlent au cœur. Tout droit. Émotion pure, sur une mélodie ciselée, peaufinée jusqu’à la juste patine. Il lui aura fallu trente ans avant la première interprétation en public, à Bobino, fin 1972. Brassens a 51 ans, il est une immense vedette, au sommet de sa réputation (mauvaise, évidemment), mais il ne pète pas vraiment la santé. Pas étonnant que ce texte suintant de nostalgie lui parle, que le touchent ces instants où un bref sourire entraperçu aurait pu tout changer.

La découverte, elle, remonte à 1942. Au marché aux puces, Brassens déniche une plaquette de poésie datée de 1918. Émotions poétiques, elle s’appelle, on n’a pas trouvé mieux comme cliché lourdingue. Il ignore tout de cet Antoine Pol. Publié à compte d’auteur, le recueil contient un texte bouleversant de simplicité. Pas d’afféterie, juste le regret de ne pas avoir su saisir son destin, ce jour où l’on a laissé descendre la compagne de voyage sans effleurer sa main. Pas grand-chose, en réalité, presque rien, quelques éclats de souvenirs, qui s’effacent « pour peu que le bonheur survienne ». Mais voilà qu’un soir, sans même y penser, ils nous éclatent en pleine trogne. Et ne nous lâchent plus, « si l’on a manqué sa vie ».

« Si l’on a manqué sa vie… » Tout est dans ces quelques mots, écrits par un gamin de 20 ans, comme s’il savait qu’il allait passer à côté de son existence. Parce que la guerre de 14 lui volera des années de jeunesse. Parce qu’il se rêve poète et deviendra ingénieur des Arts et Manufactures, puis président-directeur général d’un négoce de combustibles. C’est bien aussi, mais bon…

Quand Brassens estime la chanson digne d’être gravée, après des années à chercher le bon rythme, les accents ni mielleux ni trop graves, il charge le brave Gibraltar de retrouver le mystérieux Antoine Pol. Un beau jour, cette lettre : « Monsieur, votre secrétaire m’a dit ce matin au téléphone que vous recherchiez depuis six mois l’auteur d’un petit poème, Les Passantes, que vous aviez l’intention de mettre en musique. J’en suis très flatté… » Par extraordinaire, Antoine Pol préside une société de bibliophilie, qui s’apprête à publier un choix de poèmes de Brassens, illustrés par Jacques Hérold. L’ouvrage paraîtra en 1974. Il vaut cher, aujourd’hui.

Le chanteur souhaite évidemment rencontrer l’ingénieur retraité. Foutue timidité, il recule, finit par l’appeler pour entendre sa femme lui répondre qu’Antoine Pol vient de mourir, après avoir assuré à son petit-fils : « J’ai écrit Les Passantes, toi tu les entendras chanter pour moi. » Il pouvait s’endormir tranquille : tout le monde désormais saurait que ce poète inconnu avait dit comme personne les « espérances d’un jour déçues ».

Éric Bulliard
Décembre 2013