All we ever wanted was everything – Bauhaus

Des accords qui couvrent un fredonnement aigu, puis un rythme qui s’accélère, comme le
battement d’un coeur qui repart, ou une vie qui commence, ou des yeux qui s’ouvrent
malgré la lourdeur des larmes qui les éclatent.
All we ever wanted was everything.
C’est une chanson qui dit:
Laisse-moi te toucher. Prends-moi la main.
All we ever got was cold.
C’est une chanson qui dit:
Laisse-moi t’attraper par la manche, te retenir, parce que je sais ce que ça fait de tout
vouloir et de ne recevoir que de fausses promesses, des contrefaçons de sourire, de
l’indulgence en pack de dix et de s’étonner à quel point le vide est lourd à porter.
Cette chanson, c’est une voix tremblante dont coule des larmes, des larmes qui tombent
trop souvent et qui disent ce que ça fait de ressentir ce que tout le monde tourne la tête
pour ne pas voir.
Un cri qui déchire la chanson. Les paroles ont plus beaucoup de sens et d’ailleurs on s’en
fout, maintenant cette chanson n’est plus chanson, c’est une fille de 17 ans qui sourit en
pleurant. Maintenant, c’est une chanson qui dit:
Toi, tu sais ce que c’est d’être trop humain et tu sais que c’est horrible, que le doute a une
odeur pestilencielle et qu’elle revient à chaque fois que les autres rient à une blague sur le
suicide, le viol, la dépression, la violence: tout ce qu’ils tournent la tête pour ne pas voir.
J’aimerais tellement pouvoir te faire comprendre que nous voulions tout avoir et que les
petites choses qui te font pleurer sont gigantesques.
Nous voulions tout savoir, tout vivre, tout pleurer et en faire de l’art pour ne jamais plus
être seul.
La chanson s’essouffle et finit comme elle a commencé, elle murmure:
Ni la froideur de l’apathie, ni la morsure de la compassion contrefaite
Ne t’empecheront de te tourner
Vers tous ceux qui ont toujours tout voulu.

 

Lara Torbay

 

Hey Joe – Willy DeVille

T’as déjà voyagé ? Visité la Louisiane, poussé jusqu’au Mexique ? Laisse-toi entraîner, suis les violons et les guitares. Ça y est, t’as capté le rythme ? Tu galopes sur des terres arides, plantées de cactus. Vois comme l’air vibre à l’horizon. Tu sues sous ton chapeau. Un gars au bord du chemin observe ton passage. Un rai de regard noir, celui de la brute de Sergio Leone, filtre de sous ses paupières. Ne change pas d’allure, reste calme, gringo.

Une voix t’interpelle. Un peu nasillarde, un peu aigre, désabusée, surtout. Elle te raconte une histoire du quotidien, une histoire universelle, de tromperie et de revanche. L’interprète a le cheveu long, la moustache fine, la chemise ouverte. Étrange métissage de pirate, de torero et de crooner, il exsude une séduction un peu repoussante.

Mais ne te laisse pas distraire. Le tempo te reprend, martèle l’allure de ta monture, plante l’atmosphère. De mesure en mesure, la fatalité t’accable autant que la chaleur. Ça sent le drame et la passion, l’air se charge de promesses et de trahisons, comme dans un roman de Steinbeck. Le chanteur te parle de rêves anéantis, de relations qui dévastent, d’une Amérique rurale et cruelle.

Et les violons prennent le relais pour te laisser méditer sur le sens de cette putain de vie.

T’en connais beaucoup, des chansons qui en trois phrases et six accords ont posé le décor ? Ici pas de place pour les tergiversations, tu laves ton honneur dans le sang et tu rinces à la tequila. C’est l’essence même de l’existence : amour, désillusion et vengeance. Fais pas ta mauviette, laisse les sanglots aux trompettes.

Ayayayahahahaa… L’issue était inéluctable, le geste irrémédiable. Entre les cris et les exclamations, la cadence ne faiblit pas. Ton cœur bat au rythme des congas. Ne te retourne pas, cap sur le sud pour une fuite interminable. Galope, gringo, galope, avant qu’on ne te pende. Des gars te regardent passer, des enfants jouent, des femmes s’affairent. File vite vers la frontière dans une traînée de poussière.

Sur un dernier souffle des cuivres, la musique s’interrompt. Tu rouvres des yeux étonnés. Ton cheval, le désert se sont évanouis. Pas le moindre sombrero à l’horizon. Tu retrouves le calme de ton salon, par une maussade soirée de novembre. Tu frissonnes, tu raisonnes. Tu n’as pas commis de meurtre, personne n’est à tes trousses. Pire, tu n’es même pas un homme, bécasse !

Alors n’essaye pas de contester que Hey Joe façonWilly DeVilleça te transporte vraiment très loin…

There is a light that never goes out – The Smiths

Nous, on n’avait pas eu les couchés de soleil et les bougies, on avait une route pourrie
dans les environs de Boston. Ton visage était envahi par la lumière du feu rouge, ta
voiture aussi. On était devant l’école où on s’est connu et on riait en pensant à tout ce
qu’on ignorait alors pouvoir vivre, toutes les émotions impossibles qui nous cacheraient
bientôt les yeux et nous guideraient joyeusement vers toutes les surprises que la vie allait
nous cracher au visage. J’ai mis There is a light that never goes out des Smiths, ma
musique te plaisait, tu t’imprégnais de tout ce que j’étais, en faisais une partie de toi et la
sacralisais, et moi je te regardais faire en comprenant pas ce que j’avais de si précieux.
Driving in your car
I never never want to go home
Because I haven’t got one
Anymore
J’adorais la voix de Morrissey, je me disais que la chanson était trop belle, que le fait que
je devais bientôt rentrer la rendait affreuse, que cette chanson couplée à cet instant
rendait mon amour pour celle-ci impérissable. Je lui disais que je voulais pas rentrer, je
voulais jamais rentrer, je voulais partir loin de ma famille d’accueil, loin du New Hampshire.
Bien sûr, je le pensais pas. Bien sûr, je l’aurais suivi si lui m’avait prise au sérieux.
Take me out tonight
Because I want to see people and I
Want to see life
C’est avec lui qu’un jour, en courant jusqu’à sa voiture, le froid brûlant nos joues, j’en étais
venu à la conclusion que rien n’était plus précieux que la liberté, que peut-être l’amour
nous était si vital parce qu’il nous libère, parce qu’il nous fait croire qu’on peut devenir ce
que l’on a toujours voulu être, et on le croit, comme des cons.
And if a double-decker bus
Crashes into us
To die by your side
Is such a heavenly way to die
On avait nos chansons criées sur l’autoroute,
les paroles qui nous faisaient pleurer,
les blagues de merde que je faisais pour te faire rire,
les discussions politiques sur du punk,
And if a ten-ton truck
les projets qui ne se sont jamais réalisés,
les confidences et les souvenirs partagés,
les danses débiles dans les magasins,
les rêves qui étaient trop lourds pour nos épaules,
Kills the both of us
les larmes sur ton t-shirts,
les cheveux que je perdais partout et que tu laissais là en temps que porte-bonheur,
la liberté qui gonflait nos veines,
To die by your side
le slow pieds nus sur un terrain de baseball la nuit,
mes erreurs de prononciation que tu refusais de corriger,
les 100 petits mots que je t’avais écrits,
les cadeaux et les roses fanées,
les rires et les vidéos que je peux plus regarder,
les heures qui passaient trop vite et que j’ai déjà perdues.
The pleasure, the privilege is mine.
Par hasard, cette chanson est passée à la radio le jour où je partais, dans la voiture, en
route pour l’aéroport.
There is a light that never goes out
J’espérais que les lumières qui ne s’éteignent jamais dont parle la chanson étaient celles
de ma chambre que je ne voulais plus quitter.
There is a light that never goes out
Je l’ai entendu le dernier jour où je t’ai vu.
There is a light that never goes out
Les larmes sur ton t-shirt.
There is a light that never goes out
Et la musique s’efface lentement, comme tout ce qu’on croyait éternel.

Lara Torbay

Can’t take my eyes off you – Frankie Valli

J’ai entendu cette chanson pour la première fois en regardant Voyage au
bout de l’enfer de Michael Cimino. Christopher Walken dansait sur cet air
en jouant au billard contre de Niro. Jonh Cazale et John Savage étaient
tous deux assis au bar, fins ivres, gueulaient le refrain en s’accrochant à
leur bière. Savage était mort de trouille, parce qu’il allait se marier dans
l’après-midi puis partir à la guerre le lendemain, avec ses potes. I Love
you baby, leur femme, leur mère, leurs voisins, le tenancier du bar, I love
you baby. C’est probablement ce que l’on doit dire lorsqu’on ne sait pas
trop ni quand ni comment on reviendra de l’enfer. Can’t take my eyes off
you, les derniers regards avant de s’en aller. Puis cette chanson, c’est
Frankie Valli qui la rend magique: petit chanteur par sa taille, un des plus
grands crooners que les sixties aient produit. Cette chanson fera de Valli
un éternel.
J’ai du écouter cette chanson mille fois. L’ai massacrée pendant les
karaokés, (toujours à l’étranger, j’ai ma dignité) deux fois un 14 juillet.
Les campeurs étaient bourrés au point de me demander si ce n’était pas
Claude François qui avait écrit les paroles. Non, les paroles et les
arrangements reviennent à Bob Crewe et Bob Gaudio. Je reconnais les
premières mesures de cette chanson dès que je les entends, You’re just
to good to be true. Je tapote le volant si je suis en voiture, la cuillère à
café me sert à marquer le rythme en préparant le petit déjeuner. Les
coroners ont eu le génie de transformer l’amour dégoulinant en poésie
sublime. You’d be like heaven to touch. Heaven to touch, bon sang!
Pas simple de choisir une chanson. Mais il me fallait puiser parmi les
crooners, que les jeunes écoutent de plus en plus et avec ravissement.
Ce n’est jamais par nostalgie que je me tourne vers les crooners, c’est
parce que j’aime leur manière de chanter et de bouger. J’aime les
groupes qu’ils formaient, le vintage inoubliable de leurs chorégraphies
sur scène. Clint Eastwood a réalisé un film à propos de Frankie Valli et
de son groupe, film intitulé Jersey Boys. Eastwood consacre une très
belle séquence (émouvante) à l’enregistrement en studio de Can’t take
my eyes off you. Pour moi c’est la plus belle chanson du monde, celle
qui me rend gaie, triste, nostalgique, heureuse, qui ne me laisse jamais
indifférente.

Louise Anne Bouchard

Le Clown – Angélique Ionatos

Et comment ils font pour lui donner à manger à la girafe ? une échelle, un palan ?

Et qui va promener le tigre dans le parc pour qu’il fasse ses besoins ? un sac Bravo attaché à la laisse ?

Et qui va dire au nain qu’il aurait dû manger de la soupe ? surtout la crème d’asperge ?

Sitôt dans l’enceinte du cirque, plus de tabou, l’irréel, plus de norme, la magie, plus de morale, l’ivresse.

J’ai maudit le dresseur de chevaux en habit de toréador, le fouet qui claque, l’œil apeuré et soumis du cheval blanc, la ruade rebelle et calculée au millimètre.

Je n’ai pas réussi à compter les pieds et les mains dans la pyramide des gymnastes asiatiques.

J’ai prié pour la trapéziste. J’ai tremblé pour l’homme-canon.

Entre deux numéros, le ramasseur de crottin. Tiens, c’est toujours un nègre qui ramasse les crottins.

La fille qui défile en présentant la pancarte du numéro suivant. Est-elle blonde, est-elle brune ? Je ne sais pas, je ne regarde que les seins et les fesses.

L’orchestre magnifique sur le balcon se tait dans un frêle roulement de tambour.

Une grosse fleur bouffie entre dans l’arène, une marguerite obèse et grotesque.

La fleur grimpe à la corde rejoindre la trapéziste, en s’effeuillant de miséricorde.

C’est le clown. Il monte au ciel déclarer sa flamme. Sur un petit violon il joue l’Aïda de Verdi.

La trapéziste se moque de lui et le repousse.

Le clown dévisse le long de la corde. Un éléphant le ramasse et le dépose dans la brouette du ramasseur de crottin.

La fille qui annonce le final est rousse, avec de grands yeux verts. J’ai aussi regardé ses yeux.

Je ne vais plus voir le cirque. Le nain qui vend les programmes est trop laid.

Le clown est mort. C’est trop triste pour cœur de papier crépon.

 

J’achète un Babybel et je me fais un nez rouge avec la coque en cire rouge.

je suis seul dans mon pré. Le merle  effronté n’a pas rigolé.

Pierre-André Milhit

Sleeping Sun – Nightwish

Un vieux Discman ébréché, une chanson qui tourne en boucle
Des arrêts qui défilent, des pensées qui s’effilent
Un tour, puis un deuxième, puis un troisième…
Les heures qui passent, le soleil qui se couche

I wish for this night-time
To last for a lifetime
The darkness around me
Shores of a solar sea

Les banquettes qui désemplissent, les canettes qui se vident
L’ esprit qui s’embrume, les lampadaires qui s’allument
Petit-Saconnex… Gardiol… Petit-Saconnex…
Un retour sans aller, des terminus qui n’en sont plus

Sorrow has a human heart
From my god it will depart
I’d sail before a thousand moons
Never finding where to go

Une mélodie, essence d’une vie
Lueur d’espoir dans les ténèbres, réconfort éphémère
Mais la batterie s’étiole, fait place à l’ennui
Hiver glacial, frustration abyssale

Two hundred twenty-two days of light
Will be desired by a night
A moment for the poet’s play
Until there’s nothing left to say

Un parcours tout tracé, l’ombre d’un une œuvre inachevée
J’aimerais quitter ce trolley, prendre le large
Voir mon esprit grandir et mon corps rajeunir
Caprice d’enfant, pulsion adolescente

Oh how I wish to go down with the sun
Sleeping
Weeping
With you…

Peut-être qu’après avoir touché le fond, je referais surface
Telle une épave à l’abandon, portée par les courants des bas-fonds
Jusqu’à sortir la tête hors de l’eau
Et de cette adolescence destructrice

A.L. Host (Alisa)

 

Nothing’s Gonna Hurt You Baby – Cigarettes after Sex

Ce mot que l’on n’ose plus prononcer, de peur qu’il n’écorche les lèvres ou nous fasse passer pour des faibles. Depuis quand, et pourquoi, ce sentiment noble est-il devenu tabou ?

On ne l’exprime plus.

Dès qu’il montre le bout de son « A », on prend la fuite. A la première vaguelette d’émotion, on sort les gilets de sauvetage. Ne surtout pas se laisser posséder. Rester libre. Rester maître. S’abandonner, c’est mal.

On devient fataliste. On ne provoque plus le destin. On a peur. Peur de nos émotions. En fait ce dont on a le plus peur, c’est que notre amour-propre soit froissé si la réciproque n’est pas au rendez-vous. On se tait. On se la joue désinvolte. Et on laisse ce merveilleux sentiment croupir au fond de nos ventres, comme une vermine qui nous ronge de l’intérieur.

Il enfle. Se gorge de notre sang. Prend de plus en plus de place. Terrible cancer des sentiments.

Mes oreilles ont croisé cette chanson, un soir. Il était tard. Je venais de le quitter après une merveilleuse soirée où je l’ai vu ému, gourmand. Je l’ai entendu respirer dans le noir. J’ai senti la chaleur de son bras contre le mien. J’ai eu envie de prendre sa main, juste comme ça, pour être sûre qu’il était bien là, à côté de moi.

La lumière se rallume. Il me sourit. Je crois déceler de la tendresse dans son regard. La salle se vide. On n’est pas pressé. Il ne saura jamais ce que cela a provoqué en moi. Son sourire, j’aimerais qu’il parte à la découverte de ma bouche. Que du bout des lèvres il vienne récolter mes baisers, ces beaux fruits que ses yeux ont semés il y a quelques années, et qui aujourd’hui sont mûrs. Mais ma bouche restera muette ce soir-là. Elle n’a même pas essayé. Tétanisée.

Mon corps parle, lui. Le traitre ! Mais pour percevoir les petits soubresauts que l’effleurement de sa main provoque, le frisson que sa voix génère, faudrait-il encore qu’il habite ce corps bavard. Locataire ou propriétaire, qu’importe. Qu’il devienne expert en braille. Que du bout des doigts il décrypte sur ma peau ce que ma langue ne veut, ne peut pas délier.

Et je réécoute cette chanson…

J’imagine cette douche vaporeuse qui aurait clôturé cette soirée où nous aurions dansé dans le salon. Cette soirée où nous aurions bu un peu plus que de raison, où nous nous serions donné la becquée comme deux petits moineaux. Cette soirée où notre complicité nous aurait poussés à quelques confidences sur oreiller. Où nos rêves, même les plus fous, auraient trouvé une âme attentive.

Cette cigarette que j’aurais fumée, nue, mon corps portant les stigmates invisibles de ses mains, de sa bouche, dans l’obscurité de la cuisine, un verre de vin comme unique paravent à ma pudeur et ses bras comme seuls vêtements. Cette soirée où on se serait promis de ne rien se promettre qu’on ne saurait tenir. Cette soirée qui aurait pu exister si les mots avaient franchi le barrage érigé par mes lèvres. Ecouter cette chanson, encore et encore…la plus belle du monde ce soir-là, parce que porte ouverte sur des possibles. Et peut-être me lancer, à pieds, les yeux bandés, sur l’autoroute, pour le rejoindre. Insouciante. Je n’ai plus peur. De l’autre côté, il y a lui.

Stéphanie Tschopp

Somewhere over the Rainbow – Israel « Iz » Kamakawiwoʻole

J’ai onze ans et une jupe longue à petites fleurs violettes- Tu en as treize et une gouaille de supporter des Verts. C’est le grand soir de la boum, nous dansons un slow. Mes mains sur tes épaules, les tiennes sagement posées sur ma taille, cinquante centimètres nous séparent. Il neige sur le lac majeur. Pas de glace entre nous : quelques jours plus tôt, dans la grange étape où nous avons dormi après une randonnée à bicyclette, nous étions allongés dans le foin et avons fait tourner nos langues. Toute la colo sait que nous sommes amoureux. L’année prochaine, je te trouverais trop jeune.

J’ai treize ans. Les hormones en charivari mais je traîne dans le désert depuis beaucoup plus de 28 jours. Tu danses comme un dieu. Dans une quinzaine d’années tu épouseras ma meilleure amie. Tant pis.

J’ai quatorze ans, nous sommes en disco. Gilbert Montagnier en guest star, on s’en fout un peu, on s’embrasse passionnément. On va s’aimer, oui, mais pas longtemps. Premier chagrin d’amour.

Da da da. J’ai quinze ans. Première nuit sur la plage avant d’être chassés par la voirie. Les campings sont bondés. Deux Lyonnais ont aussi posé leurs sacs de couchage sur le sable, nous lions connaissance. Demain soir, nous irons danser, puis dans ta tente. Première nuit tout court, si longue. Tu as les yeux jaunes. Da da da. Nous ne nous reverrons qu’une fois, tu m’en voudras un peu.

Küss mich mein Liebling als wär‘s das letze mal. Quelques chansons passent dans ma vie. Une cantate, aussi.

J’ai seize ans. Il suffisait de presque rien peut-être dix années de moins… N’empêche, tu as fini par me dire je t’aime. Je pousse le bouchon un peu plus loin et m’installe chez toi. Une année ensemble tu m’en feras voir de toutes les couleurs, de toutes les mélodies, de toutes les saveurs. Tu bois trop, tu fumes trop, tu baises trop, mais tu m’apprends tout le répertoire de Reggianni et de Bobby Lapointe. Les soirées chez La Jeanne , lorsqu’elle ferme la porte du bistrot à clé, sort le jaja et les guitares, on est une dizaine à refaire le monde. Je te dois aujourd’hui le gratin de pommes de terre, le goût des soirées entre potes, l’art de repasser une chemise et celui de la caresse. Je te quitterai un soir où tu auras oublié mon train devant un ricard-

La Ricarde. J’ai dix-huit ans. On regardera passer les étoiles filantes assis devant le bloc II du camping. Let’s dance.

J’ai vingt-trois ans. Lady in red, mariée ivoire, rose en satin dans mes cheveux. Tu me donneras du fil à retordre et un enfant. L’un dans l’autre, je suis gagnante.

J’ai trente ans. Je deviens Aicha pour quelque temps, avant de rejoindre Göttingen, où il y a des gens que j’aime. Tu débarques alors dans ma vie, avec Manu Tchao et ZZtop. Pas de musique sur notre histoire, plutôt des chants d’oiseaux, pouillot véloce et pic noir. Et un petit chien, Quincampoix.

Je tombe alors sous le charme du Brésil et des neiges d’avril. Trop de perfection tue la perfection.

Après… Plusieurs chansons encore qui sont, chaque fois, les plus belles du monde. Nuits de canicule à Paris, tu joues All by myself sur ton piano, nu, gracieux et insomniaque. Nous mangeons des muffins et nous promenons sur Paris-Plage, les enfants s’ébattent dans les fontaines, le petit théâtre de quartier est une étuve, on s’évente en vain avec le programme. Les nuits sont moites et parfumées, tu m’intimides toute la journée mais la nuit je sais te parler.

Puis une année de zouk, collés-serrés, trop serrés sans doute, j’étouffe. Un peu de rock et d’électro. Quelques tangos, je cherche, un pas en avant deux pas en arrière. Tu pleures pour une autre sur mon épaule et sur Miossec . De jolies intros, quelques accords presque parfaits, à peine un couplet, deux ou trois fausses notes, je finirai bien par la trouver, ma plus belle chanson du monde, même s’il faut chercher encore, et plus loin.

Over the rainbow.

Still Loving You – Scorpions

Aussi attendu que redouté. Il fallait que l’ambiance ait bien pris, mais qu’il ne soit pas trop tard. Timing fin, choix particulièrement épineux, la réussite de la boum était à ce prix. Trois, quatre grand maximum, le temps des rapprochements, de voir si vraiment l’échange de regards, les indications de la copine qui avait passé la soirée à dire que lui, là, c’est sûr il en pinçait. Et puis, les premières notes lentes, le saxo caressant de Careless Whisper, le mec qui hésite, peur de se prendre un râteau, la cops qui glisse sur la piste et lui fait signe peu discrètement de se lancer. Ne pas faire tapisserie toute une chanson. Honte suprême. Aviser une soif inextinguible pour se donner une contenance, par chance le beau brun n’en a pas invitée d’autre. China in Your Hand susurre T’Pau. Pourquoi ce n’est pas le quart d’heure américain que je lui mette le grappin dessus. Respecter les règles. Il me tape sur l’épaule aux premières notes de Take my Breath Away, ça ne laissera que quelques minutes pour mieux faire connaissance. Mais pour l’instant, j’ai juste les mains moites et le cœur qui va lâcher. Ceux qui ne sont pas en couple attendent la fin de la guimauve. Les pas s’enlacent, les corps se frôlent. Le synthé, je l’entends moins lovée dans son cou. Une bonne âme met les Scorpions. Still Loving You. Cette chanson-là me fera toujours frissonner. Quel que soit mon partenaire. Il avait une petite mèche rouge sur sa nuque et m’a offert mon premier slow.

Every Time You Go Away – Paul Young

La première chose dont tu te souviens, c’est l’odeur, à peine entrée dans l’allée du petit immeuble, un parfum de musc entêtant, cette essence rare que tu lui ramenais régulièrement de chez le parfumeur du grand bazar du Caire, un liquide rouge foncé et précieux qu’il mettait un peu partout, sur des mouchoirs, sur les ampoules des lampes, sur son corps en sortant de la douche, un parfum qui s’échappait du 3ème étage jusqu’en bas de la cage d’escalier. Tu montes les étages quatre à quatre, il fait doux et humide, l’air de la mer flotte autour de toi, la Méditerranée est à 10m à peine, juste devant chez lui, tu entends le bruit apaisant des vagues qui se mélange aux notes de la musique qu’il adore, captée sur son vieux poste radio, une machine préhistorique qui recrache les programmes en ondes courtes d’une improbable station turque. Le musc, Ace of base et le dernier tube de Tarkan, et toi dans ton sac à dos d’adolescente, tu as glissé la cassette que tu lui offriras dans quelques secondes, tu as passé des heures à lui préparer une compil de la musique qu’il aimera sûrement, de la musique noble, des chansons d’adulte, Ella Fitzgerald, Nina Simone, Paolo Conte, la musique que tu écoutes en te sentant déjà mûre dans ton tout premier appartement à Genève. Lui, il te fera son sourire de papa fier, il t’embrassera tendrement, te dira que tu as grossi, ou maigri, que tu as grandi, que tu es belle, et que merci pour cette jolie musique qu’il n’écoutera peut-être même pas. Sur cette même cassette, il enregistrera par dessus tes musiques somptueuses les derniers hits à la mode diffusés avec plein de grésillements par radio disco turque, et il te les fera écouter en boucle en dansant comme un jeune enfant et en te servant du champagne. Là, au milieu du désert libyen, sur son balcon face à la mer, en mangeant du saumon fumé qu’il a acheté en prévision de tes vacances chez lui, il te racontera pour la énième fois ses exploits de jeune banquier au Soudan alors que Paul Young entamera en larmoyant qu’à chaque fois que tu pars, tu emportes avec toi un morceau de son coeur. « Everytime you go/ away/you take a piece of me/ with you ». Là, sur la route entre Alexandrie et la Lybie, au km 77 à l’ouest d’Alexandrie, dans cet hôtel où il a choisi de passer le reste de ses jours, dans cet appartement qu’il a joliment nommé « Haig’s hideaway », tu passeras comme chaque année des vacances merveilleuses et reposantes, balnéaires et pleines de souvenirs, avec Haig, ton père arménien, et son vieux poste de radio. Après un mois de repos total et de discussions interminables, ponctué de moments gastronomiques hors du commun (ah, son inimitable strudel du petit déjeuner, ses jus de mangue et ses artichauts en boîte), tu referas ta valise sous son regard de plus en plus mélancolique. Tes vêtements seront imbibés de ce parfum de musc, tes cheveux aussi, il t’accompagnera en traînant ses vieilles pattes jusqu’au taxi antique qui t’attend sur la piste de sable pour t’emmener loin de lui, ce vieux tacot qui te ramènera a ta vie de jeune femme moderne, en Suisse. « Every time you go / away »… Debout, minuscule dans ce désert immense, ses cheveux gris volant dans le vent du désert, il agitera piteusement sa grosse main carrée, celle dont tu as hérité, le poids du monde sur ses épaules dans son joli pull vert gazon, et dans la vitre arrière du taxi, derrière la poussière de sable qui s’élève, tu le verras devenir de plus en plus petit. « You take a piece of me / with you ». Derrière tes larmes, tu devineras les siennes, si loin déjà, tu te souviendras de ce message qu’il t’avait laissé sur ton répondeur, dans ton appartement de jeune étudiante célibataire, en Suisse, lui qui aimait aussi Stevie Wonder, « I just called to say I love you », et quand il ne sera plus qu’un petit point vert au milieu du désert, quand le taxi aura pris le fatidique virage qui le coupera définitivement de ta vue, tu sècheras tes larmes en entendant encore Paul Young. « Every time you go / away / you take a piece of me / with you ». Tu fredonnes tristement dans le taxi qui prend la route d’Alexandrie, et tu ne sais pas encore que ce petit point vert était la dernière image que tu auras eue de ton père. Quatre mois plus tard, il mourra tranquillement d’une crise cardiaque en dégustant son historique strudel, dans le petit appartement qui embaume encore le musc.

Mélanie Croubalian