Mirrorball – Elbow

Le bruit de la lumière d’une boule à facette. Les petits carrés de lumière qui courent long des murs, sur le sol. La légèreté des touches de piano qui introduit ce morceau tiennent la promesse du titre Mirrorball. Le claquement des baguettes sur le bord de la caisse claire rythment le pas de l’auteur dans les rues vides.

Le morceau accompagne le retour à la maison d’un mec après une soirée “j’ai conclu”. Un mec qui admet au fil du texte ses faiblesses de mec, mais sa joie de mec aussi.

Le texte de Guy Garvey, le chanteur d’Elbow, est d’une rare finesse. Autant la promesse du début, le son de la lumière d’une boule à facettes, est tenue, autant le texte va nous imprimer des images dans la tête, issues de la voix légèrement rapeuse de Guy. « I plant the kind of kiss that wouldn’t wake a baby – On the self-same face that wouldn’t let me sleep ». (Je pose un baiser qui ne réveillerait pas un bébé sur le visage qui ne me laissa pas dormir.)

Tout au long de son retour chez lui, Guy nous rappelle que « everything has changed » (tout a changé) – il est bigrement amoureux, l’enfoiré.

Et cette ligne, que tout le monde aurait voulait écrire, voire chanter: « We kissed like we invented it » (On s’est embrassé comme si nous l’avions inventé).

Il y a dix ans, les rues de Genève se sont aussi fait écho à mes pas après une soirée où « tout avait changé ». Pour tous ceux qui ont fait ces pas du petit matin frimas pourtant emplis de joie et d’espoir – c’est un hymne. Et il est parfait.

Dix ans plus tard, l’ivresse de ce changement est toujours présente. Et tiens, Elbow fête aussi les dix ans de la sortie de ce titre. Les constellations sont donc parfaitement alignées.

We made the moon our mirrorball (Nous avons fait de la lune notre boule à facettes)
The streets, an empty stage (Les rues, une scène vide)
The city sirens violins (Les sirènes de la ville sont nos violons)
Everything has changed (Tout a changé)

Sorrow – The National

 

Au lieu de trois, nous ne sommes finalement plus que deux à nous rendre à ce festival de musique à Arras au cœur d’une magnifique citadelle de Vauban. L’avant-veille, j’ai merdé encore une fois et fait du grand n’importe quoi. Alors que nous roulons en direction du Nord, je ressens une profonde tristesse. Cette émotion m’habite depuis toujours, mais ce jour-là, elle est exacerbée par les circonstances. La mélancolie me transcende de part en part, alors que je devrais plutôt ressentir de la joie, car je suis enfin libre. J’ai retrouvé une liberté perdue depuis plus de dix ans. Il s’agit d’une situation d’autant plus paradoxale, que je me sens en sécurité entre les murs ocres de la fortification et grâce à la présence rassurante de mon amie à mes côtés. J’ai presque oublié le grand fiasco que j’ai moi-même organisé l’avant-veille et nous attendons le grand feu d’artifice du concert d’Arcade Fire, un verre de bière à la main. Impatience, tension. Nous voguons de scène en scène, un peu au hasard de la musique et de l’inspiration. Soudain, sur la grande scène, à la tombée du jour, un groupe que nous ne connaissions pas, entame les premiers accords d’une chanson qui m’hypnotise. Je fixe la scène, immobile. Mon corps est parcouru de frissons., mes poils se hérissent. La musique m’enveloppe, des larmes coulent. Je laisse cette tristesse que j’ai emmenée avec moi s’exprimer. Matt Berninger de The National chante :

You know I dreamed about you,
For twenty-nine years before I saw you
You know I dreamed about you
I missed you for, for twenty-nine years”

J’identifierai ce morceau plus tard. Slow Show. Il sera lié à tout jamais à l’avant-veille de ce concert, au début, à la fin et évidemment au commencement et au renouveau. De retour d’Arras, j’achète les albums de The National, puis j’oublie, écoutant leur discographie d’une oreille distraite. Je ne suis pas encore prête à affronter mes démons. Il est trop tôt pour me confronter à cette tristesse, et également à ces années passées en tant que prisonnière de ma propre vision erronée de moi-même, que j’ai également répercutée sur d’autres. De cette vérité qui crève les yeux mais que j’ai mis trop longtemps à accepter. L’omniprésence de cette tristesse à tout moment de mon existence et ma cohabitation obligatoire avec elle. Il faut que je passe à autre chose, l’espace de quelques années, le temps de tourner symboliquement une page, ou pas, de faire le vide, de fuir, comme je l’ai souvent fait.

 

Janvier 2013 en faisant mes valises pour le Laos et le Cambodge, j’embarque avec moi un Ipod rempli de musique. C’est sur les routes cabossées du Laos, en regardant les paysages défiler, que je me suis retrouvée plongée dans la profondeur de l’univers de The National, un univers qui m’a fait exploser le mien en plein visage, en plein cœur. Impasse khmère est née de ce voyage. Les émotions comme la tristesse, la peine, l’empathie, la mélancolie se sont alors imposées comme moteur à ma création et comme indissociables avec mon être.

 

Pourquoi donc avoir choisi Sorrow plutôt qu’un autre morceau de The National… Pourquoi Sorrow serait-elle la plus belle chanson du monde et pas une autre ? Je dirai simplement :  parce que. Parce que c’est cette chanson qui correspond le mieux en peu de mots à ce que je ressens depuis des années, à des émotions que j’ai fait taire, à ce qui m’a finalement terrassée, qui m’a ensuite permis de me relever et qui est le moteur de ma création. Un sentiment, une émotion qui m’accompagne depuis toujours. Cette chanson décrit en peu de vers, en peu de temps, seulement 2 ridicules minutes et 43 secondes, une émotion extrêmement complexe avec finesse et justesse.

 

Sorrow, tristesse, peine, mélancolie ou encore dépression. Cette hypersensibilité qui m’accompagne depuis l’enfance pour une raison qu’aujourd’hui encore j’ignore. Cette émotion qui me permet d’écrire et de créer et qui fait partie de mon quotidien.

 

Sorrow found me when I was Young

Sorrow waited, Sorrow won

Cette tristesse qui parfois devient tellement forte qu’elle me submerge, qu’elle m’envahit, qu’elle imprègne chaque parcelle de mon corps et de mon âme, jusqu’à me terrasser. C’est là que la dépression intervient, paralysante. Cette tristesse n’est plus un catalyseur, c’est un handicap, un poids. Tout semble trop lourd, trop dur, impossible à surmonter. Ne subsistent que le néant et cette infinie tristesse, cet immense sentiment d’impuissance que je ne suis pas capable d’expliquer. Il n’y a plus rien d’autre que la tristesse. Comme cette dernière année que j’ai passée en apnée. Une hypersensibilité qui s’est transformée en dépression suite à l’accumulation d’événements négatifs et déstabilisants, de situations trop difficiles à gérer, de déceptions, de pertes et la prise de conscience de l’existence de cette relation paradoxale en moi. Aujourd’hui, j’essaie d’apprivoiser à nouveau cette tristesse, la remettre à sa place et de m’en servir pour poursuivre mon travail de création. Quand elle est maitrisée, c’est une très bonne alliée. C’est elle qui m’inspire quand j’écris.

 

Sorrow, they put me on the pills

It’s It’s in my honey, it’s in my milk

 

Une fois submergée par les vagues de la dépression, il m’a été impossible de m’en sortir seule. Des béquilles chimiques ont été indispensables pour prendre le dessus sur la maladie et du recul, pour pouvoir, à nouveau, cohabiter en paix avec mes émotions. Ce n’était pas mon choix de les prendre. J’ai dû cependant accepter que grâce aux médicaments, j’étais à nouveau capable d’accepter la tristesse comme un compagnon de route. Un genre de colocataire, d’amant, d’ami un peu spécial. Et finalement, d’entrer avec elle dans un rapport similaire à celui d’une relation de couple, où l’amour ou la passion cèdent parfois place à la colère et vice-versa, grâce à laquelle je me construis et j’apprends. Dans le fond, la tristesse a toujours été là. Comme si je flottais constamment sur une mer agitée, il y a des hauts et des bas. Souvent, cette hypersensibilité, cette perméabilité aux émotions, me rend vulnérable et m’isole. Je suis ingérable, je me mets dans des situations dangereuses et je détruis tout. Comme l’avant-veille du concert où j’ai découvert The National, alors que je souhaite plus que tout être comprise et acceptée avec elle, car je ne peux pas me séparer d’elle.

 

Don’t leave my hyper heart alone on the water
Cover me in rag and bone sympathy
Cause I don’t wanna get over you
I don’t wanna get over you

Cette émotion est là, elle fait partie de moi et ne me quittera jamais. J’ai mis plusieurs années à l’accepter et aujourd’hui j’apprends à vivre avec. Elle appartient à mon passé, à mon présent et à mon avenir. J’ai basé mon expérience sur tout ce que j’ai vécu en sa présence et grâce à elle. La tristesse, la mélancolie m’ont aussi permis de créer. Aujourd’hui, je la vois comme une force et essaie de m’appuyer sur elle pour avancer. Plus les années passent, plus elle grandit et s’intensifie. Les événements tristes, difficiles ont cela de positifs pour moi qu’ils font parfois naître des émotions qui me poussent à créer afin de les exprimer. J’apprends à les apprivoiser pour en faire mes alliées, plutôt que de tenter de les combattre.

 

Merci à The National et à Matt Berninger pour ce morceau incroyable qui résume ces émotions complexes dans des vers et une musique magnifique, qui prend les tripes, qui m’a percée à jour ! Merci à eux de m’avoir permis à travers ce morceau de mieux appréhender et à comprendre, à affronter et à accepter ces émotions ! Merci d’avoir brisé ma solitude face à cette tristesse ! Sorrow est le miroir de mon âme.

 

Olivia Gerig

Napule è – Pino Daniele

 

Comment dire cette ville-volcan ? Sa violence, sa folle tendresse, ses excès, sa beauté indécente, sa laideur sordide, la mer, le soleil, les ruelles sales et riantes? Et, tant qu’à faire, en profiter pour balayer tous ces clichés et fouiller en profondeur pour y chercher le cœur? Il faudrait un dictionnaire, une encyclopédie, des années à respirer ses rues poussiéreuses.

Il lui a suffi de 3 minutes 47. Tout y est et bien plus, jusqu’à l’âme de cette ville à nulle autre pareille.

 

Déjà, il ne dit pas Napoli, mais Napule, pas piano piano, mais chianu chianu, pas nessuno, mais nisciuno. Et ça change tout. Ce dialecte un peu traînant, cet accent indolent apporte avec lui tout un monde, toute une histoire. On y voit les mimiques de Totò, on y entend le rire d’Eduardo de Filippo, les vibratos de Roberto Murolo et Renato Carosone. On y sent une manière de ne pas trop prendre au sérieux les malheurs et les coups du sort, parce qu’il faut faire avec et que tout finira pas s’arranger. Une façon de s’amuser de la vie, même si elle n’a rien de drôle.

Pino Daniele est des leurs. Il a ce sourire dans la voix, cette voix qui ne peut venir que de là-bas, du Sud, comme brûlée par trop de soleil, éraillée par trop de rires, haut perchée parce qu’il faut bien trouver le moyen de se faire entendre, quand tout le monde parle en même temps.

 

Naples, son Naples, il le dit en douceur. Petite intro mélancolique, air tendre de mandoline. «Naples est mille couleurs / Naples est mille peurs…» En version originale : «Napule è mille culure, Napule è mille paure…» Tout y est. Le bruit sans fin de ces rues? Des cris d’enfants qui montent «et tu sais que n’es pas seul» («e tu sai ca nun si sule»). Et le «soleil amer», l’«odeur de la mer», la promenade dans les ruelles, les papiers sales «et personne ne s’en inquiète» et «tout le monde attend son destin». Il fallait ce regard du Napolitain D.O.C. pour dire ainsi, en deux vers, l’acceptation fataliste de son sort, d’autant plus bouleversante que ce destin s’étend au pied du volcan le plus dangereux du monde.

La chanson a plus de 40 ans et l’on ne pourrait en changer une ligne. Pino Daniele avait 18 ans quand il a composé Napule è et 22 quand est sorti son premier album, Terra mia. Un titre qui, avec son mélange de simplicité et d’ambition, renvoie à une chanson tout aussi déchirante. Sa terre, «triste et amère», il la chante avec sa superbe de jeune homme et la lucidité d’un vieux sage. L’enfant pauvre, élevé par ses tantes parce que ses parents n’arrivaient pas à le nourrir, regarde sa ville avec une fierté tranquille. Conscient que Naples est un rêve connu dans le monde entier, mais que personne ne sait la vérité (Napule è tutto nu’ suonno / e a sape tutto ‘o munno /Ma nun sann’ a verità).

 

Il faut être au moins fan d’Obispo ou militant de la Ligue du Nord pour ne pas frissonner à cette merveille devenue un classique, un incontournable, un hymne. Le 4 janvier 2015, quand le cœur trop généreux de Pino Daniele l’a lâché, à 59 ans, Napule è a résonné dans toute la ville, dans le métro, dans la rue, partout, tout le monde la chantait, ne s’arrêtant que pour sangloter. Le dimanche suivant, 60000 personnes la reprenaient en chœur au stade San Paolo, alors que le Napoli recevait la Juventus, le club honni des bourgeois du nord. Ce jour-là, face à cette communion sublime, les Juventini aussi pleuraient.

 

Eric Bulliard

 

Saint Claude – Christine and the Queens

L’histoire, dit-on, est celle d’une lâcheté, de la foule et des petitesses ; celle qui fait tourner la tête et les talons, celles qui grossissent la gangue. C’est d’abord un arrêt de bus ; un long grincement qui s’ouvre sur une scène rouge.

Souffle saccadé

Voilà qui laisse deviner que tout se décide

Et l’écho de la dernière syllabe, assassine, qui scelle le sort. Héloïse l’a senti avant même la fermeture des portes : quelque chose traverse ce bus. Elle y est montée d’un bond, pour couper court, par paresse et péché, peut-être, et elle s’y redresse, s’adosse mieux. Ses veines se resserrent. Et des doigts Christine danse.

Maquillé comme à la craie

 Le voilà, le masque blanc, ses bandes de plâtre et sa poussière. C’est un visage qui n’a rien mais qu’on remarque, spectral, absent dans les miasmes gris ; un rôle à rebours, les pores pleins, martyr aux yeux levés sous les premiers murmures. Mutique, il attire malgré lui, scrute le ciel et Christine fait face, bien ailleurs.

 Tout détonne et tout me plaît, les mains sont livides

On comprend qu’elles sont creuses, ces mains, et qu’elles ne pourront pas grand-chose. Gênées, elles s’offrent sans rien proposer ; tentantes, elles se retournent, intriguent autant qu’elles agacent, échouent sans s’enfouir. Parmi toutes les têtes, Héloïse ne voit qu’elles, de peaux qui pendent et d’ongles rongés.

Un seul de tes poignets est tatoué

Défiguré par ta manche

Lorsqu’il s’accroche à la barre, son blouson dévoile les hachures d’une crinière rouge et noir, qui cachent comme le feraient des séries de bracelets. Suspendu, l’homme hausse les épaules, l’habit qui gâche et qu’on doit – chemise stricte, pull trop chaud. Christine ne transpire pas ; elle ondule, suit sa main qui glisse tandis qu’il rend les encres.

Le lion ne sourit qu’à moitié

À mes solitudes immenses

La foule avance ; une fillette trébuche mais on regarde ailleurs, plus haut, vers la bouche de l’homme, vers son nez, ses dents, vers ses airs et sa bizarrerie. On ose un sourire, on trouve une complice. Il renifle ; ses poignets se frottent l’un l’autre, et le fauve bave. Héloïse voit mieux, elle pense ; c’est celui qui louche ou louvoie, Scar ou Simba, sans doute celui de Kessel – King le sacrifié.

Ton visage ne sera jamais entier

Comme tu regardes au-dehors

Christine se cambre et s’arrête, les doigts en cadre. Dans la vitre, le profil s’observe et se cherche, cherche des yeux dans les enseignes. Puis c’est sa main qui surgit, soudain nue, qui relève son col ou frotte sa tempe ; les yeux qui clignent et s’écarquillent parce qu’il faudrait dormir, qui croisent des regards. Du soufre d’une haleine, d’une bouche qui se mord, il s’abstrait.

J’emporte un portrait dévoré

Héloïse se voit dans la rue, sous le bras la toile qui blesse un peu, qu’elle voudrait mieux comprendre. Ses bottes donnent de petits coups contre la bordure bleue. Elle piaffe mais elle avance vite ; elle frappe et chaque pas la soulage ; elle s’accroche au dossier, aux inscriptions, puis elle rattrape Christine, mais son voisin tousse et c’est le bus entier qui sursaute.

Douleur destin bord à bord

C’est un peuple aux yeux torves et rivés, tout entier dirigé contre lui. A croire qu’il dérange ; il se gratte l’oreille, il dégoûte. Elle, elle s’écarte mais elle est prise, poussée, et les sourcils lui désignent le fautif, le paria qui se tient là, bras ballants, raide et contenu. Elle s’aimerait couvrante, compagne ; il ouvre à peine la bouche.

Here’s my station

But if you say just one word I’ll stay with you

Des mots, il n’en aurait dit aucun, et quand bien même ? Christine perd l’équilibre, mais l’imagination la rattrape. A sa table, elle se rassure : il n’a rien dit, Héloïse se le répète ; elle veut reproduire la scène mais elle dessine mal, alors elle fait des phrases, des flèches et des taches, travaille la langue et la pâte pour la mettre en musique, et Christine bat des bras.

La belle attitude

Que l’impatience comme certitude, collier à trois fils

En transe, elle tremble en silence. Elle en a besoin, et d’accords, de frappes, de touches, des notes rares d’un piano, de longs violons et puis quoi ? de son ordinateur et de rien, ou d’un révélateur. Très vite, elle aura jeté l’histoire pour s’en débarrasser, chassé le pire, la corde et le public, et le papier restera deux jours sur un siège.

Tu seras j’espère

Fidèle aux violences qui opèrent dès que tu respires

Le mal l’étire. On gronde. Elle lève un bras vers les plafonniers, fait mine de s’agiter mais son geste s’interrompt. Elle observe ce qu’ils font tous, songe à hurler, fait pareil et n’en fait rien. Un os craque, des écouteurs s’emmêlent. Sans étouffer, contenant sa paume, elle touche la vitre et le carreau pour sentir ce qui se passe.

D’ordinaire cette ville n’offre rien

Qu’une poignée d’odeurs tenaces

Contre le verre, elle tapote, trouve la pluie, la terre et ses vers. Elle voit plus haut, sous le poids des nuages, l’air qui mollit. Les regards convergent et les sourires se mâchent. Elle entend sans broncher, même les grognements d’un vieillard qui serre sa canne. Tandis qu’elle suit l’oscillation, le froid lui manque et le confort d’un souffle.

Et cette ville est morte je sais bien

Elle se retourne. En face se pressent ceux qu’elle évite d’ordinaire et qu’elle croisera demain, qui bougent, qui grouillent et se débattent. Dans sa poche elle froisse son billet, n’en veut plus : elle veut descendre. Aux relents, des mots tombent, et les sourires s’entendent. Elle ne le voit plus ; il s’est penché sous la menace des hommes.

Toi seul gardes de l’audace

Il faudrait que tu la portes loin

Pour se frayer un chemin, elle a jeté la boulette ; elle s’incline pour la suivre, maintenant, pour un rebond, pour salir. Ils fixent ses genoux, sa braguette. Elle a disparu mais elle avance encore, elle avance malgré son bras coincé, et elle tire, force, écrase un pied, un mégot, la sangle d’un sac et s’aimerait courageuse.

Alors que d’autres renoncent

Sur la pointe des pieds, elle recule jusqu’à la porte, poussant, jouant des coudes. Elle descendra plus tôt, tant pis, elle marchera. Les dos s’opposent, les reins se creusent ; les gens l’ignorent mais l’acculent, mais elle inspire, mais elle s’abaisse et se faufile, sifflant des excuses, déclinant des rictus, jusqu’à glisser trois doigts entre les caoutchoucs.

Je descends deux enfers plus loin

Pour que l’orage s’annonce

Et de fait il pleut. Sans bruit, sans raison, l’eau s’épand, charriant des feuilles et des cercles.

 

*     *     *

 

Le trajet s’achève, puis la chanson. Héloïse poursuit son chemin, les pieds dans les prétextes ; Christine flotte. Pile et face, loin de Londres mais par la grâce des queens accoucheuses, elles ont pressé un premier album, Chaleur humaine, qui flatte et tord l’oreille. On en a épinglé la froideur, la musique chiche et les textes abscons, et c’est la triple consécration d’une femme orchestre de vingt-six ans.

La scène se vide, le grincement s’éteint. Il s’est passé beaucoup de choses. Saint Claude s’oublie d’autant moins que son dédicataire n’en saura jamais rien.

La chaleur humaine c’est manquer son arrêt de bus pour ce garçon

dit la fin du livret

Compresses au poignet et faux Vuitton

Il parlait fort et pour personne

Si tu décides que les combats sont terminés

Alors il n’y aura plus que la guerre, et c’est atroce

Sourires contrits de son voisin assis

Il est fou, dans ses envies de justice

Qu’est-ce qui lui prend, qu’est-ce qu’il a pris

Le bus roule encore. La rue Saint-Claude court dans le quartier des Archives.

 

 

Une noix – Charles Trenet

Une noix

Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix

Qu’est-ce qu’on y voit

Quand elle est fermée

 

Woodstock, les cheveux m’en tombent. J’avais 13-14 ans, c’était Woodstock et je ne l’ai su que deux ans plus tard. Moi, pendant que Jimi Hendrix bouffait sa guitare, j’écoutais bien au chaud du Trenet, du Brassens pour ados, celui de La chasse aux papillons et de Brave Margot, du jazz cool et du blues aux dents blanches, héritier en tout cela des inclinations de mon père et de mes oncles.

Charles Trenet. «Sans lui, nous serions tous des experts-comptables», en a dit Brel. Trenet l’allumé, le courant d’air, le type par-dessus les toits avec des ailes dans le dos comme sur le dessin de Cocteau. A la fin des années trente, mille neuf cent trente, à une époque où la chanson française est plutôt pâle – mélos et roucoulades – il balance une bombe qui s’appelle Y’a d’la joie. Bonjour, bonjour les hirondelles, la tour Eiffel part en balade, elle saute la Seine à pieds joints. Des envolées surréalistes, un swing décoiffé, des tip et tip et tip top et tap, le cocktail explose et une succession de comètes crépite dans le ciel des disquaires. Je chante, Fleur bleue, J’ai ta main

Et puis viennent des choses lunaires, des pirouettes, des extravagances, des calembours détraqués, des gendarmes qui s’endorment sous la pluie, des canards qui parlent anglais, des trains de nuit pleins de fantômes, de frémissantes chansons d’amour accordées au féminin qui surprendront, plus tard, quand on apprendra que Trenet aimait plutôt les garçons, alors on se dira: «Tiens, cette Mam’zelle Clio, ce n’était donc qu’un adorable mensonge?» Et Trenet répondra: «Seuls les poètes sont sincères, surtout lorsqu’ils mentent».

Surdoué, papa pique, dans l’art de faire sonner les vers et d’y coudre des mélodies, Charles Trenet est l’auteur, dit-on, d’un millier de chansons. Le vent en a emporté la plupart, mais plusieurs sont restées accrochées à mon chapeau. Parmi elles, cette chanson testament de 1945, cette poignante Folle complainte où «Les pantoufles de grand-mère / Sont mortes avant la nuit», où les petits garçons, «Deux jours avant Noël / Et sans aucune méfiance / Acceptent tout pêle-mêle / La vie la mort les squares / Et les trains électriques / Les larmes dans les gares / Guignol et les coups de trique».

Et puis, sur les accords tremblotants d’une guitare amplifiée, cette merveille: Une noix. Voilà Trenet tout en entier. En quelques vers,  cette chanson le situe dans son temps et dans son art, un art qui n’est pas celui du témoignage, de la dénonciation, de la protestation ou du constat social, mais un art révolu, ou en tout cas délicieusement démodé, qui confie les pleins pouvoirs à l’imagination:

 

Une noix

Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix

Qu’est-ce qu’on y voit

Quand elle est fermée

On y voit la nuit en rond

Et les plaines et les monts

(…)

Des soldats bardés de fer

Qui joyeux partent pour la guerre

En fuyant l’orage des bois

(…)

On y voit les écoliers

Qui dévorent leurs tabliers

Des abbés à bicyclette

Le quatorze juillet en fête

(…)

 

Une noix

Qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix

Qu’est-ce qu’on y voit

Quand elle est ouverte

On n’a pas le temps d’y voir

On la croque et puis bonsoir

 

Pierre Savary, janvier 2018

 

One Way Street – Mark Lanegan

Si Rocco Siffredi avait un second talent, il aurait la voix de Mark Lanegan. C’est comme ça. Un don de la nature. Un truc pas possible. A faire frémir.

 

Bien sûr, la voix de Mark Lanegan n’est pas aussi ourse que celle de Leonard Cohen, pas aussi chienne que celle de Tom Waits, pas aussi panthère noire de celle de Nick Cave. Basse, certes, caverneuse, oui, mais surtout rouée d’aspérités, comme une caresse à la toile émeri, un calin au gant de crin.

 

Papi du grunge il y a trente ans, frère d’armes de Kurt Cobain avant l’héro, Mark Lanegan chante. Sur scène, sa main gauche s’agrippe au micro, tandis que sa droite tient fermement le pied à mi-hauteur. Pour éviter de tanguer, rester hiératique, irrémédiablement impassible, quelle que soit l’hypnose distillée par ses musiciens. Mark Lanegan ne danse pas, il n’esquisse pas le moindre déhanchement du pelvis, il ne se tortille pas, il ne sourit pas, il ne palabre pas avec le public. Hirsute, mal fagoté, rasé à la hache, il a le charisme d’un bernard-l’ermite au moment de la grande migration. Et il s’en fout royalement. Car Mark Lanegan chante. Point barre.

 

Et, presque à chaque fois, il entonne One way street, premier titre de l’album Field songs, paru en 2001. Et là, le vertige.

 

The stars and a moon
Aren’t where they’re supposed to be
For the strange electric light
It falls so close to me
Love, I come to ride
High on that seasick rolling wave
And you know that I am
Just trying to get out
Oh the glorious sound
Oh the one way street
But you can’t get
Can’t get it down without crying

 

Derrière sa SG vintage ou sa vieille Martin acoustique, le fidèle guitariste Jeff Fielder égrène ses arpèges en mineur. Il est question de gloire, d’échappatoire, de voie à sens unique, de larmes. Comme tout semble si simple. Sans artifices, sans concessions, sans virtuosité, sans foutaise. Juste la volupté d’un baiser déposé par une lèvre un peu trop sèche sur une bouche encore humide.

 

Can’t get it down without crying.

 

Bain de soleil – Luc Dominique

 » Eh, la chanteuse s’appelle Luc !  » En pleine enfance, première rencontre avec une femme qui prend un nom d’homme pour être artiste. D’autres l’ont fait avant elle, d’autres après aussi, par choix ou par nécessité. Ici, c’est un peu des deux : Sœur Sourire ne pouvait plus s’appeler Sourire, n’étant même plus sœur. J’ai demandé à Maman ce qu’était devenue Luc Dominique : question difficile, à laquelle elle répondit que cette femme a eu bien des malheurs, en restant dans l’abstrait. Comme beaucoup de choses, c’est plus tard que j’ai su le tragique fin mot de l’histoire.

C’était les années 1980. Maman avait récupéré une pelletée de disques de sa jeunesse. Luc Dominique, alias Sœur Sourire, alias Jeanne-Paule Marie Deckers, qu’on nommait aussi Jeannine, s’était glissée dans un ensemble hétéroclite de 45 tours où se côtoyaient les valses de Johann Strauss fils, Bach et Mozart, ainsi que les tubes de Sheila et Dalida – sans oublier Arlette Zola, pour la couleur locale. De quoi me faire un premier bagage musical. Luc Dominique avait quelque chose de spécial : sa voix n’était certes pas des plus brillantes, pas extrêmement belle, et sa musique n’était pas forcément entraînante, mais il y avait là quelque chose d’obsédant qui faisait qu’on ne pouvait qu’y revenir.

Ah, cette idée de bain de soleil… c’est dès le départ l’image d’un bonheur, païen ou divin (mais n’est-ce pas un tout petit peu pareil, en somme ?), que l’on savoure sous l’astre du jour. Bonheur contemplatif, oui, et en écoutant  » Bain de soleil « , cette chanson lente et sereine, impossible de ne pas penser à des rayons filtrant doucement à travers les vitraux d’une église.  » Bain de soleil « , c’est deux ou trois minutes d’un bonheur enveloppant, goûtées comme lorsque l’on regarde un beau vitrail. Je pense aujourd’hui aux Manessier de la cathédrale de Fribourg, abstraits, irisés comme une mer de lumière où l’on se baigne. En prise directe avec Dieu.

Sœur Sourire, ou son fantôme bienveillant, a croisé ma vie à deux ou trois reprises.  » Dominique « , son tube mondial, a servi de musique de scène pour une pièce humoristique que j’ai écrite pour les copains du Collège du Sud, qui ont bien ri – à commencer par ceux qui ont été chargés d’aller chercher un enregistrement de cette pièce. Et beaucoup plus tard, en 2009, le biopic  » Sœur Sourire  » m’a donné à voir qui avait vraiment été Jeannine Deckers. Une vision humaine, trop humaine diraient certains, qui m’a remis cependant à l’oreille cette voix venue de l’enfance.

Et grâce au film sensible de Stijn Coninx, en ces temps où il faut toujours aller plus loin, plus haut, plus vite, plus fort, elle m’est revenue, cette voix, plus ou moins oubliée ou retrouvée au fil des jours. Banale et obsédante, épousant les accents d’un cantique des temps modernes, elle m’accompagne encore parfois :  » Bain de soleil, Seigneur en ta présence… Mon énergie c’est toi !  »

Daniel Fattore
(La chanson n’est à notre connaissance pas disponible sur le Net)

Comme un Lego – Gérard Manset

 

Il y a cette petite chambre. Il y a ce petit frère d’armes, déjà sérieux, déjà inspiré. Il y a l’émerveillement des premières fois, l’incroyable certitude de ce garçon qui savait bien avant de grandir qu’il serait un marin, un homme du voyage. En attendant, il rêvait en boucle sur Royaume de Siam, la chanson de Gérard Manset ; et moi, égaré dans une patrie choisie par mes parents, j’adorais rêver avec lui, vautré sur un coussin à même le sol. Je devais avoir quinze ans, bientôt je n’entendrais plus parler ni du jeune garçon ni du chanteur.

La vie est farceuse, nous le savons, et, sans même le vouloir, l’ami rêveur avait planté dans mon cœur le goût du voyage, de l’Asie, du Siam aussi, la terre des hommes libres, celle qu’on nomme aujourd’hui Thaïlande. Dans ce lieu, Manset m’est proprement monté à la tête : Celui qui voit le monde par tes yeux / Celui-là peut-être il peut être heureux.

Royaume de Siam donc, avec son attrait exotique et, pour moi, l’appel de l’enfance. Ce fut là mon premier acte de courage, non celui de la force physique ou des idées, mais celui, plus simple et plus vrai, de faire confiance à mes sensations, au plaisir, de préférer si besoin est l’élan irrésistible d’une chanson mélancolique aux valeurs de la haute culture.

Comme un Lego ensuite, avec ce retour à la méditation, à l’apaisement, après l’exaltation de la route et des saveurs orientales. Manset m’apparut alors pour ce qu’il est : un Épicure moderne. Pas celui de la paillardise et des bonnes tables. C’est l’homme d’une éthique, l’homme de l’engagement, du dire sans aveugler, du dire sans se montrer. Tel le maître ancien, il exerce son art en retrait, dans son jardin, son monde à lui ; loin des scènes et de l’agora.

Mieux qu’une autre, cette musique, taillée en surface pour une ambiance de supermarché, élimine le superflu, se fait écho de l’univers, mélodie secrète du vide et des atomes. Les paroles disent, elles, notre terre perdue dans l’immensité du cosmos, son émouvante fragilité : C’est un grand terrain de nulle part / Avec de belles poignées d’argent ; elles disent la pluralité des mondes possibles, la vaine prétention d’une espèce : La lunette d’un microscope / Et tous ces petits êtres qui courent ; elles disent la tragédie de ces composés modulables de matière : La faiblesse des tout-puissants / Comme un Lego avec du sang ; elles disent où réside la dignité de l’humain, l’opposition à ceux qui veulent nous faire courir pour rien : Force décuplée des perdants / Le Lego qui montre ses dents.

Vertu cardinale enfin, hors ou dans le texte, l’amitié : Danser ensemble à se donner la main. Cette chanson fut écrite pour Alain Bashung.

 

Giuseppe Merrone

 

 

 

Rebel – Alain Bashung

Rebel de Bashung, j’adore et voici un peu pourquoi

D’accord, ce n’est pas la plus connue, la plus belle, la plus émouvante (quoique…) chanson du grand Alain et de son inimitable parolier Boris, elle peut être même considérée comme convenue. Mais je l’adore. C’est une des chansons de Bashung qui m’a le plus marqué. Surtout, celle à laquelle je me suis le plus identifié. C’est vrai, je me suis pris – et je me prends encore parfois, quel grand gamin… – pour un rebelle, mais avec Alain c’est avec un seul L. Sacré, Bashung.
Au-delà de l’affection très personnelle, que je revendique et que je défends – manquerait plus que ça! -, que je porte à ce morceau, je trouve qu’il résume bien l’esprit de Bashung – je n’écrirais pas bashunguien, c’est horrible!.
Le refrain me parle énormément, et il reste actuel. En tant que fils d’immigré, c’est normal. Ben oui, «yé n’en pé plou».
Je serai toujours cet étranger
Au regard sombre
Un rebel dans vos villes de contraste
Yé n’en pé plou

Vous me direz, «là, Bashung se prend au sérieux». Certes, mais tout de suite après, il dédramatise. Sa façon à lui de faire passer un message sans avoir l’air d’y toucher. Génial.
J’ai nettoyé La cheminée de Ramona
Je suis parti
Avant que la senora me dise merci
Yé n’en pé plou

Forcément, il conserve son esprit. Il pousse son ami et complice à bout avant de calquer une musique assez convenue sur ses paroles. Joli contrepied. Un peu loufoque, mais pour moi il fonctionne.
Quand je réécoute ce morceau, l’émotion l’emporte sur la raison, en fait. Il symbolise tellement toute une des époques de ma vie, il réveille trop de choses en moi. Ça me fait un vieux bien. Comme quand vous revoyez une ancienne copine et que vous ne vous souvenez que des bons moments passés avec elle. Le reste, on s’en fout!

Après six babies ton excuse est floue T’es allée revoir le fils du Sheik
Me faire ça à moi d’habitude quand
Je rentre tout est sec
Yé n’en pé plou

Forcément, j’adore cette dernière strophe. Du grand art. Le gars chante ça comme le premier couplet d’un tube de l’été, la classe! Moi, ça me fait toujours sourire. C’est peut-être con, mais c’est comme ça, j’ai l’humour décalé un peu facile. Je suis très client.
Bon bref, j’adore et je vénère Bashung. J’aurais pu prendre mille autres de ces morceaux, comme celui où il chante «tant que soufflera la tempête, je saurai à quoi j’aspire» ou l’incroyable «Imbécile», le mythique «Sur la ligne blanche». Même des plus modernes.
J’aurais pu vous parler de son déchirant et splendide dernier album. De mon expérience, en mai 2008, aux Francomanias de Bulle lorsqu’il a débuté son concert avec «Comme un légo» tout seul sur scène, lui et sa guitare. Fabuleux moment! Une spectatrice s’était même évanouie d’émotion devant moi alors que mon ami Jérôme faisait le pitre. On sentait que c’était ses derniers moments au grand Alain, et j’ai vécu ce concert comme une messe. Horrible et fabuleux à la fois.
Mais bon, pour moi le grand Alain, restera toujours le mec capable de chanter «Rebel» sans avoir l’air d’y toucher ou de nous sortir «Touche pas à mon pote» en deux jours sans vraiment comprendre ce qu’il chantait.
Ben voilà, merci à jamais à mon ami Christian qui m’a initié à l’univers de cet artiste incomparable et insaisissable. Merci aussi à cet magnifique et adorable hurluberlu de Perruchoud de m’avoir permis de m’exprimer ainsi. Ça m’a fait un bien fou!

Julian Cervino

Helvétiquement vôtre – Michel Bühler

C’était au lendemain d’une révolution manquée. Paris s’était tu, j’avais vingt ans, la tignasse en bataille et, déjà, des copains sans particules. Le travail nous tendait les bras, il ne tenait qu’à nous d’entrer de plain-pied dans ce que ceux qui nous avaient précédés appelaient «la vie». Et qui était «leur vie». On écoutait la Radio romande, celle de Kohler et de Gardaz, en se disant que ce coin de pays à jamais épargné par les turbulences avait somme toute bien de la chance. Et nous avec.

Et puis Bühler a chanté. Il devait s’agir d’une chanson qui, à l’époque, allait faire un bien joli tapage et dans laquelle il était question de nos rêves et de ces envies que l’on sentait sourdre en nous :

J’ai vingt et un ans, c’est donc le moment
De participer à la vie du temps
Mais comment le faire lorsque l’on n’est pas
Riche ou bien célèbre, et que l’on n’a pas
Le poids des années qui, dans mon pays,
Avec de la chance m’aurait permis
De me faire entendre ? Mais écoutez-moi, Car, comme vous…

J’aime nos montagnes, nos Alpes de neige…

Oh je sais déjà ce qu’on va me dire :
Tais-toi, tu ne sais pas ce que c’est que souffrir !
Comment oses-tu parler ? Tu n’as pas
Comme nous gagné la guerre, tu n’as pas
La force des ans, tu n’es pas lieutenant,
Tu n’es pas comptable ni même révérend !
Tu es encore jeune, tais-toi, ça passera, Contente-toi…

D’aimer nos montagnes, nos Alpes de neige…

Je n’ai jamais gagné la moindre guerre, j’aurais fait un piètre comptable, et si un jour je m’adresse à Dieu, ce sera à lui et à lui seul, pas à ceux que Brel appelait « les larbins du ciel », mais j’ai conservé, gravées dans ma mémoire, ces quelques rimes. Et avec elles une bonne partie de celles que, depuis, le chantre de l’Auberson a bien voulu nous livrer.

Où que je sois, quoi que je fasse, j’emporte toujours avec moi un peu de Bühler. Un refrain, quelques mots. Il m’arrive souvent de croiser le regard de La Vieille Dame, celle « qui sait les mots qui consolent un peu », celui d’un étranger aux mains « comme des outils », ou encore de poser un coude sur le zinc du Kabyle. Toutes les villes du monde ont leur «Rue de la Roquette», tous les «Péquenots» du monde et de par chez nous se posent aujourd’hui la question de savoir ce que sera leur demain. Et, quand il me prend de «partir pour boire», c’est aussi non par désespoir, mais pour espérer. C’est cela, en somme, la force de Bühler: nous rappeler sans concession aucune notre quotidien et entretenir ce feu qui brûle en nous et qu’il appelle l’espoir.

Bühler partage avec Brassens, Renaud et quelques autres privilégiés l’art de faire de gros mots des mots jolis. Il dit bite et con, salauds et – pire ! – militaires, politiciens, banquiers, et tout cela fait des phrases qui sonnent clair et qui vous dessinent des paysages ouverts, infinis, joyeux.

Il fait aussi, Bühler, des rimes où

L’espoir c’est l’évidence belle
Que l’on est là mille et cent mille
Sans peur aucune, debout, rebelles
Et que ça n’est pas inutile

Et encore

L’espoir c’est plus fort que la mort
La fleur qui perce le goudron
Le soleil qui s’lèv’ra encore
Sur les fûts rouillés des canons

C’est cette flamme qui vacille
Ce feu que je tiens dans ma main

Fragile et fort comme ma vie
C’est tout ce qui me fait humain
L’espoir

Tout cela, pourtant, ne ferait pas une œuvre s’il n’y avait là tant et tant d’obstination à convaincre. C’est aussi simple que cela: Bühler est un laboureur. Il connaît la terre et trace son sillon pareil à « ces dos courbés » dont on nous dit qu’ils sont d’un autre temps et qui, pourtant, savent tout des saisons, du bruit du vent dans les feuillus, des autres. Bühler a choisi d’écrire pour ceux qui, comme Otto, son père, savent encore sortir un violon, rire, boire et chanter. Et recommencer cent fois, mille, parce que c’est leur vie. La vie.
C’est beaucoup et c’est largement suffisant pour que les textes et les chansons de Bühler soient d’ores et déjà assurés de lui survivre et de continuer de tenailler les bonnes consciences de ce pays trop beau, trop riche, trop… petit. Et, quand il s’agira pour lui et quelques-uns d’entre nous de s’en aller voir là-haut s’il y a des bistros où boire le gros rouge avec Dimey ou le Château Figeac avec Desproges, il s’agira aussi de savoir que, aussi vrai que les linceuls n’ont pas de poches, les poètes, eux, ont l’élégance de laisser leurs écrits derrière eux.

Roger Jaunin

* Extrait de la préface de On fait des chansons/Bernard Campiche éditeur/2008