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Sorrow – The National

 

Au lieu de trois, nous ne sommes finalement plus que deux à nous rendre à ce festival de musique à Arras au cœur d’une magnifique citadelle de Vauban. L’avant-veille, j’ai merdé encore une fois et fait du grand n’importe quoi. Alors que nous roulons en direction du Nord, je ressens une profonde tristesse. Cette émotion m’habite depuis toujours, mais ce jour-là, elle est exacerbée par les circonstances. La mélancolie me transcende de part en part, alors que je devrais plutôt ressentir de la joie, car je suis enfin libre. J’ai retrouvé une liberté perdue depuis plus de dix ans. Il s’agit d’une situation d’autant plus paradoxale, que je me sens en sécurité entre les murs ocres de la fortification et grâce à la présence rassurante de mon amie à mes côtés. J’ai presque oublié le grand fiasco que j’ai moi-même organisé l’avant-veille et nous attendons le grand feu d’artifice du concert d’Arcade Fire, un verre de bière à la main. Impatience, tension. Nous voguons de scène en scène, un peu au hasard de la musique et de l’inspiration. Soudain, sur la grande scène, à la tombée du jour, un groupe que nous ne connaissions pas, entame les premiers accords d’une chanson qui m’hypnotise. Je fixe la scène, immobile. Mon corps est parcouru de frissons., mes poils se hérissent. La musique m’enveloppe, des larmes coulent. Je laisse cette tristesse que j’ai emmenée avec moi s’exprimer. Matt Berninger de The National chante :

You know I dreamed about you,
For twenty-nine years before I saw you
You know I dreamed about you
I missed you for, for twenty-nine years”

J’identifierai ce morceau plus tard. Slow Show. Il sera lié à tout jamais à l’avant-veille de ce concert, au début, à la fin et évidemment au commencement et au renouveau. De retour d’Arras, j’achète les albums de The National, puis j’oublie, écoutant leur discographie d’une oreille distraite. Je ne suis pas encore prête à affronter mes démons. Il est trop tôt pour me confronter à cette tristesse, et également à ces années passées en tant que prisonnière de ma propre vision erronée de moi-même, que j’ai également répercutée sur d’autres. De cette vérité qui crève les yeux mais que j’ai mis trop longtemps à accepter. L’omniprésence de cette tristesse à tout moment de mon existence et ma cohabitation obligatoire avec elle. Il faut que je passe à autre chose, l’espace de quelques années, le temps de tourner symboliquement une page, ou pas, de faire le vide, de fuir, comme je l’ai souvent fait.

 

Janvier 2013 en faisant mes valises pour le Laos et le Cambodge, j’embarque avec moi un Ipod rempli de musique. C’est sur les routes cabossées du Laos, en regardant les paysages défiler, que je me suis retrouvée plongée dans la profondeur de l’univers de The National, un univers qui m’a fait exploser le mien en plein visage, en plein cœur. Impasse khmère est née de ce voyage. Les émotions comme la tristesse, la peine, l’empathie, la mélancolie se sont alors imposées comme moteur à ma création et comme indissociables avec mon être.

 

Pourquoi donc avoir choisi Sorrow plutôt qu’un autre morceau de The National… Pourquoi Sorrow serait-elle la plus belle chanson du monde et pas une autre ? Je dirai simplement :  parce que. Parce que c’est cette chanson qui correspond le mieux en peu de mots à ce que je ressens depuis des années, à des émotions que j’ai fait taire, à ce qui m’a finalement terrassée, qui m’a ensuite permis de me relever et qui est le moteur de ma création. Un sentiment, une émotion qui m’accompagne depuis toujours. Cette chanson décrit en peu de vers, en peu de temps, seulement 2 ridicules minutes et 43 secondes, une émotion extrêmement complexe avec finesse et justesse.

 

Sorrow, tristesse, peine, mélancolie ou encore dépression. Cette hypersensibilité qui m’accompagne depuis l’enfance pour une raison qu’aujourd’hui encore j’ignore. Cette émotion qui me permet d’écrire et de créer et qui fait partie de mon quotidien.

 

Sorrow found me when I was Young

Sorrow waited, Sorrow won

Cette tristesse qui parfois devient tellement forte qu’elle me submerge, qu’elle m’envahit, qu’elle imprègne chaque parcelle de mon corps et de mon âme, jusqu’à me terrasser. C’est là que la dépression intervient, paralysante. Cette tristesse n’est plus un catalyseur, c’est un handicap, un poids. Tout semble trop lourd, trop dur, impossible à surmonter. Ne subsistent que le néant et cette infinie tristesse, cet immense sentiment d’impuissance que je ne suis pas capable d’expliquer. Il n’y a plus rien d’autre que la tristesse. Comme cette dernière année que j’ai passée en apnée. Une hypersensibilité qui s’est transformée en dépression suite à l’accumulation d’événements négatifs et déstabilisants, de situations trop difficiles à gérer, de déceptions, de pertes et la prise de conscience de l’existence de cette relation paradoxale en moi. Aujourd’hui, j’essaie d’apprivoiser à nouveau cette tristesse, la remettre à sa place et de m’en servir pour poursuivre mon travail de création. Quand elle est maitrisée, c’est une très bonne alliée. C’est elle qui m’inspire quand j’écris.

 

Sorrow, they put me on the pills

It’s It’s in my honey, it’s in my milk

 

Une fois submergée par les vagues de la dépression, il m’a été impossible de m’en sortir seule. Des béquilles chimiques ont été indispensables pour prendre le dessus sur la maladie et du recul, pour pouvoir, à nouveau, cohabiter en paix avec mes émotions. Ce n’était pas mon choix de les prendre. J’ai dû cependant accepter que grâce aux médicaments, j’étais à nouveau capable d’accepter la tristesse comme un compagnon de route. Un genre de colocataire, d’amant, d’ami un peu spécial. Et finalement, d’entrer avec elle dans un rapport similaire à celui d’une relation de couple, où l’amour ou la passion cèdent parfois place à la colère et vice-versa, grâce à laquelle je me construis et j’apprends. Dans le fond, la tristesse a toujours été là. Comme si je flottais constamment sur une mer agitée, il y a des hauts et des bas. Souvent, cette hypersensibilité, cette perméabilité aux émotions, me rend vulnérable et m’isole. Je suis ingérable, je me mets dans des situations dangereuses et je détruis tout. Comme l’avant-veille du concert où j’ai découvert The National, alors que je souhaite plus que tout être comprise et acceptée avec elle, car je ne peux pas me séparer d’elle.

 

Don’t leave my hyper heart alone on the water
Cover me in rag and bone sympathy
Cause I don’t wanna get over you
I don’t wanna get over you

Cette émotion est là, elle fait partie de moi et ne me quittera jamais. J’ai mis plusieurs années à l’accepter et aujourd’hui j’apprends à vivre avec. Elle appartient à mon passé, à mon présent et à mon avenir. J’ai basé mon expérience sur tout ce que j’ai vécu en sa présence et grâce à elle. La tristesse, la mélancolie m’ont aussi permis de créer. Aujourd’hui, je la vois comme une force et essaie de m’appuyer sur elle pour avancer. Plus les années passent, plus elle grandit et s’intensifie. Les événements tristes, difficiles ont cela de positifs pour moi qu’ils font parfois naître des émotions qui me poussent à créer afin de les exprimer. J’apprends à les apprivoiser pour en faire mes alliées, plutôt que de tenter de les combattre.

 

Merci à The National et à Matt Berninger pour ce morceau incroyable qui résume ces émotions complexes dans des vers et une musique magnifique, qui prend les tripes, qui m’a percée à jour ! Merci à eux de m’avoir permis à travers ce morceau de mieux appréhender et à comprendre, à affronter et à accepter ces émotions ! Merci d’avoir brisé ma solitude face à cette tristesse ! Sorrow est le miroir de mon âme.

 

Olivia Gerig

Saint Claude – Christine and the Queens

L’histoire, dit-on, est celle d’une lâcheté, de la foule et des petitesses ; celle qui fait tourner la tête et les talons, celles qui grossissent la gangue. C’est d’abord un arrêt de bus ; un long grincement qui s’ouvre sur une scène rouge.

Souffle saccadé

Voilà qui laisse deviner que tout se décide

Et l’écho de la dernière syllabe, assassine, qui scelle le sort. Héloïse l’a senti avant même la fermeture des portes : quelque chose traverse ce bus. Elle y est montée d’un bond, pour couper court, par paresse et péché, peut-être, et elle s’y redresse, s’adosse mieux. Ses veines se resserrent. Et des doigts Christine danse.

Maquillé comme à la craie

 Le voilà, le masque blanc, ses bandes de plâtre et sa poussière. C’est un visage qui n’a rien mais qu’on remarque, spectral, absent dans les miasmes gris ; un rôle à rebours, les pores pleins, martyr aux yeux levés sous les premiers murmures. Mutique, il attire malgré lui, scrute le ciel et Christine fait face, bien ailleurs.

 Tout détonne et tout me plaît, les mains sont livides

On comprend qu’elles sont creuses, ces mains, et qu’elles ne pourront pas grand-chose. Gênées, elles s’offrent sans rien proposer ; tentantes, elles se retournent, intriguent autant qu’elles agacent, échouent sans s’enfouir. Parmi toutes les têtes, Héloïse ne voit qu’elles, de peaux qui pendent et d’ongles rongés.

Un seul de tes poignets est tatoué

Défiguré par ta manche

Lorsqu’il s’accroche à la barre, son blouson dévoile les hachures d’une crinière rouge et noir, qui cachent comme le feraient des séries de bracelets. Suspendu, l’homme hausse les épaules, l’habit qui gâche et qu’on doit – chemise stricte, pull trop chaud. Christine ne transpire pas ; elle ondule, suit sa main qui glisse tandis qu’il rend les encres.

Le lion ne sourit qu’à moitié

À mes solitudes immenses

La foule avance ; une fillette trébuche mais on regarde ailleurs, plus haut, vers la bouche de l’homme, vers son nez, ses dents, vers ses airs et sa bizarrerie. On ose un sourire, on trouve une complice. Il renifle ; ses poignets se frottent l’un l’autre, et le fauve bave. Héloïse voit mieux, elle pense ; c’est celui qui louche ou louvoie, Scar ou Simba, sans doute celui de Kessel – King le sacrifié.

Ton visage ne sera jamais entier

Comme tu regardes au-dehors

Christine se cambre et s’arrête, les doigts en cadre. Dans la vitre, le profil s’observe et se cherche, cherche des yeux dans les enseignes. Puis c’est sa main qui surgit, soudain nue, qui relève son col ou frotte sa tempe ; les yeux qui clignent et s’écarquillent parce qu’il faudrait dormir, qui croisent des regards. Du soufre d’une haleine, d’une bouche qui se mord, il s’abstrait.

J’emporte un portrait dévoré

Héloïse se voit dans la rue, sous le bras la toile qui blesse un peu, qu’elle voudrait mieux comprendre. Ses bottes donnent de petits coups contre la bordure bleue. Elle piaffe mais elle avance vite ; elle frappe et chaque pas la soulage ; elle s’accroche au dossier, aux inscriptions, puis elle rattrape Christine, mais son voisin tousse et c’est le bus entier qui sursaute.

Douleur destin bord à bord

C’est un peuple aux yeux torves et rivés, tout entier dirigé contre lui. A croire qu’il dérange ; il se gratte l’oreille, il dégoûte. Elle, elle s’écarte mais elle est prise, poussée, et les sourcils lui désignent le fautif, le paria qui se tient là, bras ballants, raide et contenu. Elle s’aimerait couvrante, compagne ; il ouvre à peine la bouche.

Here’s my station

But if you say just one word I’ll stay with you

Des mots, il n’en aurait dit aucun, et quand bien même ? Christine perd l’équilibre, mais l’imagination la rattrape. A sa table, elle se rassure : il n’a rien dit, Héloïse se le répète ; elle veut reproduire la scène mais elle dessine mal, alors elle fait des phrases, des flèches et des taches, travaille la langue et la pâte pour la mettre en musique, et Christine bat des bras.

La belle attitude

Que l’impatience comme certitude, collier à trois fils

En transe, elle tremble en silence. Elle en a besoin, et d’accords, de frappes, de touches, des notes rares d’un piano, de longs violons et puis quoi ? de son ordinateur et de rien, ou d’un révélateur. Très vite, elle aura jeté l’histoire pour s’en débarrasser, chassé le pire, la corde et le public, et le papier restera deux jours sur un siège.

Tu seras j’espère

Fidèle aux violences qui opèrent dès que tu respires

Le mal l’étire. On gronde. Elle lève un bras vers les plafonniers, fait mine de s’agiter mais son geste s’interrompt. Elle observe ce qu’ils font tous, songe à hurler, fait pareil et n’en fait rien. Un os craque, des écouteurs s’emmêlent. Sans étouffer, contenant sa paume, elle touche la vitre et le carreau pour sentir ce qui se passe.

D’ordinaire cette ville n’offre rien

Qu’une poignée d’odeurs tenaces

Contre le verre, elle tapote, trouve la pluie, la terre et ses vers. Elle voit plus haut, sous le poids des nuages, l’air qui mollit. Les regards convergent et les sourires se mâchent. Elle entend sans broncher, même les grognements d’un vieillard qui serre sa canne. Tandis qu’elle suit l’oscillation, le froid lui manque et le confort d’un souffle.

Et cette ville est morte je sais bien

Elle se retourne. En face se pressent ceux qu’elle évite d’ordinaire et qu’elle croisera demain, qui bougent, qui grouillent et se débattent. Dans sa poche elle froisse son billet, n’en veut plus : elle veut descendre. Aux relents, des mots tombent, et les sourires s’entendent. Elle ne le voit plus ; il s’est penché sous la menace des hommes.

Toi seul gardes de l’audace

Il faudrait que tu la portes loin

Pour se frayer un chemin, elle a jeté la boulette ; elle s’incline pour la suivre, maintenant, pour un rebond, pour salir. Ils fixent ses genoux, sa braguette. Elle a disparu mais elle avance encore, elle avance malgré son bras coincé, et elle tire, force, écrase un pied, un mégot, la sangle d’un sac et s’aimerait courageuse.

Alors que d’autres renoncent

Sur la pointe des pieds, elle recule jusqu’à la porte, poussant, jouant des coudes. Elle descendra plus tôt, tant pis, elle marchera. Les dos s’opposent, les reins se creusent ; les gens l’ignorent mais l’acculent, mais elle inspire, mais elle s’abaisse et se faufile, sifflant des excuses, déclinant des rictus, jusqu’à glisser trois doigts entre les caoutchoucs.

Je descends deux enfers plus loin

Pour que l’orage s’annonce

Et de fait il pleut. Sans bruit, sans raison, l’eau s’épand, charriant des feuilles et des cercles.

 

*     *     *

 

Le trajet s’achève, puis la chanson. Héloïse poursuit son chemin, les pieds dans les prétextes ; Christine flotte. Pile et face, loin de Londres mais par la grâce des queens accoucheuses, elles ont pressé un premier album, Chaleur humaine, qui flatte et tord l’oreille. On en a épinglé la froideur, la musique chiche et les textes abscons, et c’est la triple consécration d’une femme orchestre de vingt-six ans.

La scène se vide, le grincement s’éteint. Il s’est passé beaucoup de choses. Saint Claude s’oublie d’autant moins que son dédicataire n’en saura jamais rien.

La chaleur humaine c’est manquer son arrêt de bus pour ce garçon

dit la fin du livret

Compresses au poignet et faux Vuitton

Il parlait fort et pour personne

Si tu décides que les combats sont terminés

Alors il n’y aura plus que la guerre, et c’est atroce

Sourires contrits de son voisin assis

Il est fou, dans ses envies de justice

Qu’est-ce qui lui prend, qu’est-ce qu’il a pris

Le bus roule encore. La rue Saint-Claude court dans le quartier des Archives.

 

 

This Strange Engine – Marillion

Ce morceau-titre du neuvième album studio de Marillion, morceau-fleuve de près de vingt minutes, constitue, non seulement le moment de bravoure des Britanniques mais, et c’est bien cela qui nous importe, une pièce de musique parmi les  plus émouvantes du rock du XXe siècle, ni plus ni moins.

Ce long poème autobiographique en prose du chanteur Steve Hogarth (qui a remplacé l’Ecossais Fish en 1989, est-il besoin d’encore le rappeler ?), magnifiquement mis en musique par le Club des cinq, est structuré en plusieurs mouvements, qui suivent sinueusement les aspérités du texte. Certes, l’ensemble pourrait sembler cloner les bases d’un rock progressif honni par l’intelligentsia journalistique qui le croyait relégué dans l’antichambre des mauvais souvenirs issus des seventies. En fait, si certains passages feront immanquablement penser aux ténors du genre (Yes, Genesis et autres Pink Floyd), le tout forme un ensemble tellement cohérent, tenu en grande partie par la puissance évocatrice de la voix du chanteur, probablement l’une des plus belles du rock d’expression anglaise, comme le suggère lui-même le Dictionnaire du rock édité par Michka Assayas dans la collection Bouquins de Robert Laffont. Le guitariste Steve Rothery, impressionnant de retenue, semble faire pleurer son instrument lors de deux soli magistraux qui fonctionnent comme « ponts de ponctuation » liant les différentes séquences. Pour être clair, quitte à rebuter une grande frange du lectorat, jamais David Gilmour (Pink Floyd) ou Steve Hackett (Genesis) ne sont parvenus à ce point de sensibilité, tout en élégance et en mélodie accessible. Écouter, pour s’en convaincre, le passage instrumental démarrant aux alentours des onze minutes. Au casque, les yeux fermés, on quitte le monde. Pour n’y revenir qu’en toute fin de voyage, au moment où le vocaliste se risque à pousser un cri primal du plus étonnant effet.

This Strange Engine, cette étrange machine qu’est le cœur de nos émotions, le centre de réception de tous les sensibles. La messe est dite. D’ailleurs, depuis la parution de ce magnum opus, en 1997, la périphrase utilisée par les mélomanes pour parler du groupe reste « La machine à rêver ». Jetez-y quelques pièces et décollez.

Christophe Gigon

You Know I’m No Good – Amy Winehouse

Purée, j’aurais voulu écrire sur Pink Floyd parce que leurs lignes éthérées se sont inscrites définitivement dans mes cellules d’enfant qui ne savait pas encore qu’il allait vieillir… On aurait pu vivre plus d’un million d’années, n’est-ce pas Nino, s’il n’y avait pas eu ton fusil. Je planais avec les Floyd, sans drogue et sans alcool, sur des mélodies d’une harmonie transfigurée, où la guitare sèche donnait des repères tendres au milieu de trouvailles psychédéliques incroyables. Mais on a déjà écrit sur le Floyd. Puis sur Manu, le pote à Renaud, mais des poteaux l’ont écrit avec talent, rien à redire, le Mistral est gagnant. Je voudrais aussi écrire mille pages sur la pureté punk & pop sublime des Ramones, qui ont fait leurs écoles à sniffer de la colle à NY, et surtout Joey avec sa dégaine tordue. Et mille pages encore sur dix autres qui m’ont touché au coeur.

Mais finalement, la seule qui m’a fait pleurer dans ces dix dernières années, c’est Amy. C’était dans le TGV, je partais rejoindre un ami cher à Dieppe, j’écoutais un concert téléchargé sur YouTube, de l’époque où elle chantait sans être totalement bourrée… ou moins en tout cas… Et ce rythme chaloupé, puis la fameuse et simple ligne de basse, enfin la voix… ensorcelante, douce, presque joyeuse et infiniment nostalgique à la fois. Les cuivres sublimes et pourtant j’aime pas ça les cuivres, moi monsieur! Quand la batterie s’arrête, la voix d’Amy s’entortille, se déroule, envahit le ciel autour de nous. Cette émotion inouïe… J’étais avec des inconnus dans le TGV, les larmes aux yeux… J’étais bien, je me sentais presque bon. Pas elle.

Philippe Gobet

Same love – Macklemore

Et si la musique existait, non pas pour nous divertir, mais pour nous engager, pour nous muer, pour nous faire réfléchir, pour faire vibrer en nous une émotion, pour en sortir grandi ? Pour ébranler nos convictions, pour mûrir notre réflexion, pour nous sortir des tripes une envie de changer les choses, de faire de notre planète un monde différent, l’envie de laisser une trace un peu plus intéressante à nos enfants. L’envie de se dépasser, d’aller plus loin.

La liste des courses est ambitieuse. Et certaines chansons pourraient bien la rallonger de quelques pages encore tant l’impact qu’elles ont sur nous est fort. On en ressort différent. Une larme jaillit parfois à la première écoute, comme une révélation d’un texte qui nous touche au plus profond de notre être, qui dévoile en nous ce petit quelque chose qui fait toute la différence et qui changera notre écoute du morceau en question pour la vie.

Ces chansons, heureusement, il y en a beaucoup. Elles appartiennent à un répertoire d’engagement sincère qui fait du bien. Qui nous rappelle l’importance de certaines thématiques et nous remet un peu en place, nous et nos problèmes de riches. Ce répertoire, le voilà avantageusement complété par un rap, ce qui vaut son pesant de cacahuètes tant on sait les rappeurs avares en plaidoyers sincères sur les grands faits de notre société (et ce n’est pas Eminem et ses 26 bitch toutes les deux phrases qui me contredira). Voilà donc un rappeur de style, de talent, et aux convictions touchantes. Plongeons-nous dans « Same Love », de l’artiste Macklemore.

Macklemore, c’est le jeune bogosse à la grosse b*** de « Thrift Shop », c’est « Ten Thousand Hours» ou « Can’t hold us », ces tubes qui ont fait le tour de la planète en 2013. Des rythmes prenants, qui sortent des codes habituellement associés au rap, avec des mélodies qui n’ont rien à envier aux genres de musique qui me sont plus proches (pop, jazz, rock, etc.). Bref, un rap plaisant qui n’a pas grand-chose à voir avec le rap bas-de-gamme de 50 cent et autres Nicki Minaj.

Son titre « Same Love », c’est son cri contre l’homophobie rampante dont souffre notre société et qui, aux Etats-Unis, prend une ampleur inquiétante.

Quand j’étais en troisième, j’ai pensé que j’étais gay. Parce que je pouvais dessiner, que mon oncle l’était, et que je rangeais ma chambre. Je pleurais, ai confié mes doutes à ma mère. Elle m’a dit « Ben, tu aimes les filles depuis la maternelle ! » Je dois admettre qu’elle marque un point…

J’écoute le premier couplet et je repense à tous ces enfants qui ne parlent pas à leur mère lorsqu’ils découvrent leur identité sexuelle. Je pense à ceux qui risquent la peine de mort à l’idée même de désirer une personne du même sexe et qui ne pourront jamais confier leurs doutes, qui ne pourront jamais avoir une discussion sincère avec leur mère, et qui ne sauront pas davantage que leur oncle préfère les hommes.

Les conservateurs de droite pensent que c’est un choix, et que tu peux en guérir avec un bon traitement ou une foi religieuse. L’homme réécrit à sa guise, joue à Dieu. Voilà l’Amérique la téméraire qui craint ce qu’elle ne connaît pas.

Le décor est posé. L’Amérique prône ses valeurs puritaines et laisse les autres sur le carreau. Elle n’a que faire qu’un jeune homosexuel sur quatre tente de mettre fin à ses jours. Elle joue à Dieu et interprète, à la lettre, un texte qui date de Mathusalem. Comme si on battait nos enfants lorsqu’ils désobéissent, comme si on lapidait ceux qui mangent des crustacés, comme si on respectait les écrits bibliques de manière aveugle…

Place à Mary Lambert, dont la voix douce nous emporte au refrain :

Je ne peux pas changer. Même si j’essayais. Même si je le voulais…
Mon amour, elle me tient chaud…

Je ne peux pas changer. C’est en moi, je suis né comme ça.
Même si j’essayais. Je suis homosexuel, pourquoi devrais-je essayer d’être comme vous, Avez-vous seulement essayé d’être comme moi ?
Même si je le voulais. Pourquoi le voudrais-je ? Je suis heureux…

Macklemore n’est pas tendre non plus avec ses confrères et leur public, qui déversent leur haine des homosexuels à tout bout de champ.

Si j’étais homo, je crois que je détesterais le hip-hop.

Puis il parle de combat. Celui de ces homosexuels qui ont lutté, en 1969, pour qu’on reconnaisse leur normalité. Qu’on cesse de considérer leur sexualité comme une maladie. Que la société reconnaisse que leur amour n’est pas moins propre que l’amour hétérosexuel. Macklemore dit son soutien à tous ceux à qui on a volé la dignité. À ses oncles et à tous et toutes les autres. Il répète sa répulsion d’une religion qui prône la haine et le dégoût.

Le même combat qui a amené nos ancêtres à revendiquer leur différence. C’est des droits de l’homme pour tous, je n’admets aucune différence. Vis et sois toi-même. Quand j’étais à l’église, ils m’ont enseigné autre chose. Si tu prêches la haine pendant ton service, ces mots ne seront pas ignorés. L’eau bénite que tu nous sers le dimanche est empoisonnée. Pas de liberté tant qu’on n’est pas égaux, c’est clair que je soutiens leur combat !

« L’eau bénite est empoisonnée ». Tout est dit. Le culte de la haine a certes un héritage très profond. Des milliers d’années. Mais on n’en veut plus. On doit changer. Tout doit changer. Détester son voisin parce qu’il est noir, tuer quelqu’un car il fait trop de bruit, battre quelqu’un parce qu’il est différent, finir ses jours en prison parce qu’on a voulu casser du pédé. Notre société a besoin de tourner la page, de se concentrer sur les belles choses, d’avancer vers le meilleur. Utopiste, moi ? Mais non, mais non…

Un certificat sur papier ne va pas tout résoudre. Mais c’est un bon début. Aucune loi ne va nous changer. Nous devons nous changer. Quel que soit votre croyance, on vient du même Dieu. Chassez votre peur. Puisque tous les amours sont pareils.

Jenoe Shulepov

Wish you were here – Pink Floyd

Il est des morceaux qui vous accompagnent tout au long de votre vie, qui transbahutent tout un chargement d’émotions. Et qui vous prennent à chaque fois par surprise, vous incitent à monter le son de la radio ou à suspendre la discussion que vous aviez en cours.

Des morceaux qu’on écoute un peu comme on prie.

Aude Nessi

Si rien ne bouge – Noir Désir

Je ne laisserai jamais dire que ce n’est pas la plus belle chanson du monde. Non, jamais.

Je ne peux pas vous expliquer pourquoi, je n’ai aucune analyse de texte à proposer, aucun souvenir particulier lié à cette chanson à relater, aucun argument rationnel à faire valoir.

Mais je ne laisserai jamais dire que ce n’est pas la plus belle chanson du monde. Non, jamais.

Elle résonne en moi, elle me bouleverse, elle me transporte.

Est-ce la mélodie, la voix, les paroles, le rythme? Aucune idée, mais c’est l’alchimie parfaite pour ravager mes émotions comme seule la plus belle chanson du monde peut le faire.

Tout l’art est là, inexplicable, impalpable, inappréhendable. L’essence de ce qui nous fait vibrer n’est pas toujours rationnelle et c’est ce qui en fait tout le charme.

Et si rien ne bouge, elle restera à jamais ma plus belle chanson du monde et je ne laisserai personne dire le contraire. Non, jamais.

Laure Delieutraz

Le Mal de vivre – Barbara

S’il y a au monde un archétype de l’artiste écorché vif, c’est bien Barbara! Elle n’est qu’un paquet d’émotion, elle ne chante QUE l’amour (ou presque: 80, 90% de ses chansons peut-être?), elle est déchirée et déchirante, ses chansons sont addictives, d’une séduction insidieuse mais durable, leur effet sur moi ne faiblit pas avec les décennies.

Par ses textes, son interprétation, son personnage, elle avait une capacité à transmettre l’émotion que l’on ne retrouve chez personne d’autre à ma connaissance. Comment sinon pouvait-elle susciter tellement de ferveur que le public l’ovationnait parfois pendant des heures après la dernière chanson, jusqu’à ce qu’elle revienne sur scène, qu’il restait après qu’elle soit partie et les lumières rallumées, pour chanter a cappella les chansons les plus connues?!

Brel est souvent impérial, Brassens toujours fiable comme un ami fidèle, mais Barbara est une compagnie dont je ne me passe jamais longtemps, elle n’est jamais très loin, rarement un mois se passe sans que je ressente le besoin de me refaire une cure d’une heure ou deux. Une cure d’émotion. De poésie. De mélancolie, surtout. De joie de vivre aussi, parfois, pas souvent, en tout cas pas de gaieté insouciante youp-la-boum, c’est pas son truc. Une cure de beauté, tout simplement.

Les chansons de Barbara sont si réussies parce qu’elles forment un tout qui se tient: le texte, la musique, l’interprétation. Une, deux, trois, comme le rythme de valse qu’elle affectionnait tellement! Cette combinaison souvent magique fait leur force et me les rend si indispensables.

Pourquoi « Le mal de vivre »?

Parce que les écorchés vifs ne sont jamais aussi bons que dans le malheur.

Parce que cette chanson est représentative de sa période, ma préférée, du début, chansons intenses, tendres, moqueuses, ardentes, virevoltantes, brillantes, brûlantes, d’avant que sa voix ne s’abîme et ne devienne, soit trop mélodramatique, soit à peine audible.

Parce qu’elle ne parle pas que du mal de vivre qui s’en vient, mais aussi de quand il s’en va. C’est triste et ça descend, tout en bas, tout au fond de la piscine et soudain à la fin, ça remonte comme quand on y donne un coup de pied. Et ce petit rire qu’elle a sur les mots « la joie de vivre », ça compense de tout le triste d’avant.

Représentative aussi donc, de ces chansons qui mêlent le sourire et les larmes, le tragique sur un air de valse.

Il y a des vidéos où elle la chante en concert, ou à la télé, mais j’ai cherché la version studio, rien que pour ce début qui arrive sans prévenir et a cappella « ça ne prévient pas, ça arrive… ça vient de loin ».

L’interprétation, la musique, le texte… une deux trois, une deux trois…

Samir Kasme

Turn Me On – Nina Simone

Un jour de 2003… l’année d’Abou Ghraib.

Les infos nous montrent le sens de la fête des soldats US en Irak : on voit notamment des photos d’une soldate, tenant en laisse un prisonnier nu et accroupi, ou alors pointant du doigt, en rigolant, un autre à genoux devant son copain cagoulé, obligé de lui faire une fellation. La nausée, physiquement envie de gerber.

Et puis, le lendemain matin, j’emmène une bande d’enfants au ski en empruntant la voiture du voisin. J’allume l’autoradio et sort cette voix. Je ne connaissais pas Nina Simone. Pétrifié derrière le volant, plus tard je regarde la pochette du CD, cette tête, cette tête! ces lèvres! Faciès si africain qu’on imagine facilement comment elle était perçue dans l’Amérique raciste des années 60.

Une voix un peu plaintive, qui monte souvent un peu dans les aigus avec juste un poil de raucité, juste ce qu’il faut pour te mettre des frissons.

Turn Me On, je crois que c’était la première du CD, un beau texte mais Nina Simone le chante sans emphase, sans effet de manche vocal, assez sobre et on pourrait dire … résignée. Résignée à l’absence de cet autre qui pourrait, en revenant, la rallumer. Tout le contraire de la version de Norah Jones de la même chanson, qui se la joue « m’as-tu vue avec ma voix parfaite ». Celle de Nina Simone est moins lisse, avec le relief qu’il faut, ce n’est pas qu’une voix : ça contient tout le reste aussi, elle est en même temps éteinte (en accord avec le texte) et ardente. Ce qui est quand même pas mal comme performance, quand on y pense.

Elle a fait plein d’autres chansons plus énergiques, revendicatrices, véhémentes, montée en puissance vocale, de vrais morceaux de bravoure qui te font un orage entre les oreilles, mais ma préférée c’est cette petite ballade triste. Peut-être parce que c’était la première et que le choc émotionnel est resté.

Plus tard, j’ai lu qu’elle était virtuose du piano classique à douze ans, porte-étendard du combat pour les droits civiques, j’ai vu ses concerts de Montreux sur YouTube. Mais pour moi l’essentiel est dans cette voix profonde, vibrante, qui, un jour de 2003, me réconcilia avec les États-Unis d’Amérique, qui peuvent engendrer une soldate England, mais aussi une Nina Simone.

Samir Kasme

Neon Orange Glimmer Song – The Mountain Goats

Qui dira à quel point la recherche du beau son peut édulcorer une chanson, la vider de sa moelle, pour la laisser pomponnée, lissée, aérée, prête à passer en radio, mais également molle, normée, rivée sur le bon tempo, amputée de l’émotion, la vraie, celle qui naît de la faille et pas de l’artifice?

Les producteurs, les bidouilleurs de la note juste, sont sans doute des spécialistes indépassables de l’ouïe, mais pour ce qui concerne l’âme, je serais plus circonspect, parce que voilà, j’aime quand ça racle, que ça sorte des tripes, que j’entende les doigts sur la guitare, et que la voix qui me parle ne me semble pas sortir d’un tuyau de salle de bains, avec l’odeur de javel en prime.

Musique viscérale, je dis, ça comprend le Nick Cave des débuts, Howe Gelb et sa bande de potes et bien sûr, ce songwriter mésestimé, John Darnielle, qui, sous le nom de The Mountain Goats, balance de grands seaux de vigoureux désespoir à la face du monde.

Depuis Tallahassee, les Mountain Goats font dans l’écoutable. Un label, des génies des consoles se débrouillent pour cadrer le monstre afin de lui trouver un public. Le sens de la mélodie est toujours là, l’ensemble est plus beau, mieux équilibré, c’est évidemment par là que l’on se doit de commencer lorsqu’on veut faire connaître le bonhomme sans effaroucher l’auditoire. Faut bien qu’il vive ce garçon, qu’il sonne avec son temps, faut bien que les voisins que j’invite pour l’apéro puissent tâter de ma discothèque sans me prendre pour un curieux masochiste de la chose chantée

Mais désolé, les premières galettes des Mountain Goats, comme Full Force Galesburg et Sweden sont définitivement au-dessus de ça, parce que Darnielle gueule ce qui lui ronge le ventre, parce qu’on devine l’essoufflement, la voix prête à casser, parce qu’il se détruit une phalange par minute sur sa guitare à frapper les cordes comme un sourd.

J’ai une tendresse absolue pour Sweden, parce que Darnielle y aligne des morceaux passablement désespérés, parce que l’essentiel paraît anodin, parce qu’on ne s’attarde pas des plombes à s’inventer des ponts pour faire joli. C’est brut et inspiré, et c’est livré sans dorures.

Parmi ce ramassis de merveilles, ce dépotoir poétique, je me suis arrêté à jamais sur la chanson seize, Neon Orange Glimmer Song, et ce refrain braillé I am a monster… I can’t believe the thing I’ve done... C’est de guingois, c’est pourri, la guitare attaque trois fois trop fort et les chœurs sont dangereusement branlants… Mais qu’est-ce que c’est bon!

Le génie vient des tripes, pas de la console!

Michaël Perruchoud