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Comme elle vient – Noir Désir

Et voilà du rock, du lourd, du qui tache et qui fait mal aux doigts à jouer à la guitare.
Une chanson faite pour être braillée en chœur, la voix cassée d’avoir fumé trop de cigarettes et bu du mauvais rhum. Un truc d’étudiants, en somme. Un poncif, mais qui a la vie dure, et tant mieux.

Sans cette chanson, il y a fort à parier que je serais aujourd’hui mariée à un ingénieur et mère de 1.99 enfant, avec la maison, le chien, la totale.

C’était sans compter que mon chemin tranquille d’étudiante studieuse croiserait celui d’une bande d’allumés. Avec en son centre, Olivier, toujours prêt à dégainer sa gratte en fin de soirée. Et moi, arrivée par hasard dans ce microcosme et qui ne jurais auparavant que par la musique anglophone, j’ai littéralement senti un monde s’ouvrir.

Un monde schizophrène, où le cynisme le plus dur se mariait sans fausse note avec des vies qu’on osait tout à coup rêver tout haut. Et sur les accords de Noir Désir, on arrivait à croire que l’on serait différents, qu’on échapperait à tout ça, le formatage, la moyenne, les normes.

Alors parce qu’en l’espace de ces quelques strophes, on se voyait vraiment changés en rois, qu’on a hurlé ensemble à la lune, et même si aujourd’hui les jeux sont faits, je ne laisserai personne dire que ce n’est pas une des plus belles chansons du monde.

Aude Nessi

Les Jours meilleurs – Maxime Le Forestier

Journée tiède et lumineuse d’octobre, comme un sursis avant la longue nuit.

Malgré la peine qui m’étreint, qui m’enveloppe comme un manteau diaphane et impalpable, comme une seconde peau, je roule, libre et presque heureuse, sur une autoroute à peu près déserte, vers toi. Il y a moins d’une semaine, j’ai fait le même chemin sous le vent en rafale et la nuit qui giflait mon pare-prise, pleurant toutes ses larmes presque verticales, et moi psalmodiant presque : Pourvu que j’arrive à temps.

J’entends les mélodies grises
Et toute ces voix qui disent:
« Ils viendront plus. »
J’entends les fontaines de pleurs.

120km plus loin, tu étais calme, souriante, détendue sur ton lit trop blanc, tous étaient déjà là, et la soirée fut douce, une soirée à cinq, intime, tendre, et où je racontais des blagues – c’était mon rôle après tout, raconter des blagues, je faisais ça très bien autrefois. Après l’embollie l’embellie, l’oxygène qui te pétait la tête, toi qui ne buvais même pas un verre de vin le dimanche, mais ça t’allait bien, cette euphorie, ce lâcher-prise; et tu m’as dit : Frédie, on croirait une chanson d’Aznavour… elle va mourir la mama. Ta façon de nous dire : je sais, et j’accepte. Alors on a accepté aussi.

Les médecins ont dit une semaine au plus, sans doute moins. Le potassium, ça te fait exploser le cœur pire qu’un chagrin d’amour, mais ton cœur à toi c’est le cœur le plus fort, le plus résistant, de mémoire de médecin et d’enfant. J’ai une semaine toute à nous, pour te dire au revoir, tenir ta main chaude, parler pour deux parce que tu préfères te taire et sourire; te regarder lentement t’éteindre en te lisant le nouvel obs, les critiques de films que tu ne verras pas, de livres que tu ne liras pas, mais tu t’en fous déjà. J’espère.

J’ai l’impression d’avoir une cible,
Émerger du brouillard

Je roule vers toi dans l’été indien soudain jailli d’ailleurs et pour combien de temps, j’ai mis un CD dans le lecteur de la micra, et je chantonne. Dans une heure je serai avec toi. J’ai tout mon temps. Ma fille est partie en classe verte, elle a cinq jours pour apprendre à nourrir les lapins, à éplucher, grossièrement, les pommes de terre, et à me quitter un peu. Moi j’ai cinq jours pour apprendre à te quitter vraiment.

La chanson, je la repasse en boucle.

Il me reste un couplet d’Imagine
Qui m’emmène ailleurs…

plus tard, mais je ne le sais pas encore, quand le chagrin creusera dans mon plexus un puits que rien ne saurait combler, et que, recroquevillée dans un coin de ma chambre, toute lampe éteinte, je gémirai comme une bête, les écouteurs fichés dans les oreilles, je me repasserai, en boucle, cette chanson, et peu à peu je déplierai mes jambes, j’essuierai la morve sur mon visage, et je rallumerai la lumière.

Juste des jours meilleurs…

Après tout, c’est ce que tu aurais voulu pour moi.

Fred Bocquet

Il faut que je m’en aille – Graeme Allwright

J’ai neuf ans, dans une 4L bleu marine, ma mère conduit… Elle chante fort pour pas s’endormir, il doit être minuit… On déménage, encore… Il y aura peut-être du travail en Provence. Dans le vieux radiocassette, Brel, Brassens, Branduardi et Graeme Allwright.

J’ai seize ans, ma mère ivre sur le canapé de notre petit deux pièces en Lorraine chante à tue-tête : “il faut que j’emmmnnnailleee!!” Je claque la porte, c’est moi qui pars…

J’ai dix-huit ans, la canne à la main je descends de la Sainte-Baume, montagne au nord d’Aubagne, mes frères compagnons fêtent mon adoption avec des chansons paillardes, je suis aspirant sur le Tour de France, Graeme est toujours là…

J’ai vingt-trois ans, je quitte les compagnons, je pars encore. Sur le chemin qui mène à Genève, je pleure de quitter mes frères d’adoption et je chante dans ma voiture…

J’ai vingt-huit ans, je viens de faire l’amour à Emmanuelle, elle me fait écouter ses chansons préférées. Encore une fois, elle est dans ma vie! Je lui refais donc l’amour, bien sûr, en chantant!…

J’ai trente et un ans, dans une petite cabane au fin fond du Cambodge, ça fait une année que je suis parti. J’ai le cafard… Je suis seul… J’ai plus un sou, je dois rentrer à la maison…

J’ai trente-cinq ans, ma mère vient de me rendre visite. Elle n’a pas bu depuis dix-huit ans, on se parle maintenant… Tout n’est pas pardonné, mais il y a quatre jours, on a écouté de la musique ensemble, on a même chanté ensemble… Devinez quoi?

Johnattan Poiret

Monsieur – Thomas Fersen

Les passants sur son chemin
Soulèvent leurs galures,
Le chien lui lèche les mains
Sa présence rassure.
Voyez cet enfant qui beugle
Par lui secouru,
Et comme il aide l’aveugle
À traverser la rue.
Dans la paix de son jardin,
Il cultive ses roses;
Monsieur est un assassin
Quand il est morose.

Douze vers, deux coups de cuillères à pot, et le décor est planté. L’intrigue s’installe en quelques lignes, dans une atmosphère intemporelle entre couvre-chefs, rosiers et serviteur multicasquettes…

C’est dans une ambiance musicale léchée et inquiétante, teintée de violon, violoncelle et autre clavecin, que l’on découvre, au travers du regard de son fidèle valet, ce Monsieur dont l’ostensible respectabilité teintée de rouge ferait pâlir de jalousie Landru lui-même!

Six couplets plus tard, la farce est jouée et le dénouement étonnant de ce film chansonnesque des plus rocambolesques laisse la part belle à l’imagination de l’auditeur.

Bref, Thomas Fersen réalise en quelques lignes le rêve de tout romancier paresseux désireux d’économiser deux cents bonnes pages à noircir, nombre de chandelles et quelques litres d’encre au bas mot, le fantasme de tout cinéaste fainéant éclusant bobines de pellicules, acteurs, scénaristes, metteurs en scène et autres figurants et toute la cavalerie!

Alors Monsieur la plus belle chanson du monde ??? Encore faudrait-il pouvoir les connaître toutes! Du mien, en tout cas, assurément!

David Solinas

Fantaisie militaire – Alain Bashung

2 août 2008

il est…

5:00

roulée en boule sur le fauteuil de la chambre, épuisée, Fantaisie militaire à fond dans les oreilles, en boucle.

Au pays des matins calmes
Pas
un bruit ne sourd
Rien
ne transpire ses ardeurs

5:15

les cris et les larmes ont plu cette nuit. encore. C’est de plus en plus lourd et dévastateur. la gorge rongée par la haine et l’incompréhension laisse sans voix et sans force, écorchés vifs par les mots qui déchirent.

des nuits sans voir le jour
à se tenir en joue
des mois à s’épier
passés à tenter
de s’endormir hanté

5:30

souvenir des heures passées à le regarder dormir et se réjouir qu’il se réveille pour que commence une nouvelle journée apportant le bonheur promis.

j’aimais quand je t’aimais
j’aimais quand je t’observais
j’étais d’attaque

5:45

regarder ce corps étranger allongé dans le lit, lézardé des premières lueurs du jour que les persiennes laissent passer. ne pas reconnaître cet homme qui a partagé un chemin de vie.

ne plus savoir
j’sais plus qui tu es
qui a commencé
qu’elle est la mission

6:00

se lever, jeter un dernier regard sur cette intimité qui n’est plus partagée. la haine a rempli l’espace, il n’y a plus de place pour respirer. C’est sans issue.

l’honneur tu l’as perdu sur ce lit de bataille
soldat, sans joie, va, déguerpis
l’amour t’a faussé compagnie

6:15

attraper la valise. partir.

erre, erre, erre, erre…
sais-tu que la musique s’est tue?

Tamara Védrine

Perlimpinpin – Barbara

J’ai toujours voulu « Être femme qui chante », qui écrit, qui raconte. Puis, à l’écoute de cette chanson, j’ai rêvé de la force de Barbara : celle de pouvoir dénoncer nos incohérences, notre orgueil, notre vanité, notre hypocrisie…

Par amour. Sans haine.

Savoir simplement se départir de toutes les richesses, être riche du chemin à gravir, et de toute sa tendresse, de la beauté des choses, de la vie dont on dispose.

Au nom de qui, pour combien, contre quoi, prenons nous pour ennemi l’innocence impudique de l’amour ?

Au nom de quoi perdons-nous le goût de la paix et des rêves ? L’envie d’oser, de vivre pleinement de ses doutes et de sentir sa propre sève.

Barbara dénonce, nous offre son uppercut puis nous allège en une valse de manège fantastique où l’on ressent toute la passion pour ce monde, cette envie d’y vivre, passionnément, en paix avec l’enfant qui est en nous, qui en en l’autre.

Cette chanson est un appel à la lutte pour moi.

À aimer, à être ivre des autres, de la vie.

À se battre pour elle. Mais avec tendresse. Avec ivresse.

Céline Dumas