Résidents de la République – Alain Bashung

Je ne vous laisserai pas dire que ce n’est pas la plus belle chanson du monde… tout d’abord parce qu’elle déchire les fans de Bashung sur le Net au sujet de son interprétation. Et une bonne chanson est une chanson qui fait réagir, qui interpelle. D’un côté, vous avez ceux qui défendent l’idée d’une chanson politique, de l’autre ceux qui y voient une chanson testament. Des deux côtés, on avance des arguments intéressants, on décortique les phrases à l’infini, on déniche des allusions subtiles pour appuyer sa théorie. Des forums entiers existent juste sur ce sujet, ce qui amuserait certainement Bashung, s’il pouvait les lire aujourd’hui. Voyons les arguments, et choisissez votre camp, camarades!

Une chanson politique? Évidemment, avec le mot République dans le titre, difficile de ne pas être tenté. Qualifiés de simples résidents, en opposition avec un président qui abuse de son pouvoir, nous sommes renvoyés à l’état de pions impuissants. Bashung ne se reconnaît plus dans le monde politique actuel, avec lequel la communication est coupée. Il exprime son désenchantement face à une société dans laquelle la parole du citoyen n’est pas prise en compte. La trahison du Parti socialiste, de la gauche caviar, est dénoncée comme “rose à reflets de bleu” (couleur de l’UMP). Les citoyens de la France d’en bas ont le regard suspendu, tentant d’apercevoir le monde politique perché dans sa tour d’ivoire. Certains vont encore plus loin et voient dans “Chérie, des atomes, fais ce que tu veux” une pique contre Ségolène Royal qui aurait promis de développer le nucléaire si elle était élue.

Ou une chanson testament? Bashung s’adresse à sa bien-aimée, sa fille, ou plus probablement à la vie elle-même, se sachant malade et condamné. Notre condition de mortels fait de nous de simples résidents, des locataires dérisoires, engagés dans une course contre la mort, jusqu’à ce que la terre s’entrouvre sous nos pieds. “Chérie, des atomes, fais ce que tu veux” s’adresserait dans ce cas à sa fille Poppée, qui pourra faire ce qu’elle veut de ce monde qu’il laisse derrière lui. Mais que veut dire ce “Che ba ba ba ba” lancinant? Les pragmatiques entendent “Je sais pas pas pas pas”, qui exprime le doute et le désarroi du citoyen qui ne comprend plus le monde politique, alors que nos poètes entendent “Chez papa papa papa”, Dieu ou ses ancêtres, qu’il rejoindra à sa mort. Alors, vous vous êtes fait une opinion?

La réponse se trouve sans doute du côté des images. Le clip de cette chanson contient un certain nombre d’allusions à la mort, certaines subtiles (il y lit “Le bleu du ciel”, de Georges Bataille), d’autres moins (il part en voyage en avion, on y voit un panneau “dead end”, du sucre est versé comme du sable qui s’écoule dans un sablier). Dernier petit détail étrange dans cette chanson : la faute de conjugaison du verbe courir dans la phrase “je ne courirai plus”. Là-dessus aussi, on s’empoigne sur le net. Simple faute d’écriture ou licence poétique?

Qu’importe… Car quoi qu’il en soit, il m’a fait pleurer, Bashung, comme des centaines d’autres personnes, lors du concert donné à Paléo en 2008 à l’occasion de sa dernière tournée. Cet homme affaibli mais digne nous a fait son chant du cygne. Ceux qui ont le cœur endurci l’ont qualifié de pathétique, je l’ai trouvé émouvant et magnifique, dans sa fragilité et sa volonté de chanter jusqu’au bout. Il aurait peut-être dû mourir sur scène, devant les projecteurs. Et “Résidents de la République” résonnait d’une étrange façon ce soir-là… donc je ne vous laisserai pas dire que ce n’est pas la plus belle chanson du monde, car elle l’a été, à cet instant, en cet endroit, pour moi.

Catherine Armand

7 réflexions au sujet de « Résidents de la République – Alain Bashung »

  1. Merci pour le commentaire très touchant de cette musique.
    Une musique peut être magnifique mais c’est ce qui se passe dans notre tête et autour de nous lorsqu’on l’écoute qui fait d’elle un chef-d’œuvre.

  2. Bonjour,
    La chanson a été écrite pour Bashung par Gaëtan Roussel, qui prouve d’ailleurs son talent pour avoir écrit un texte aussi proche de l’interprète de ce morceau magnifique. Elle restera comme l’une de mes chansons préférée de Bashung, monstre immense de la scène française. Peut-être que Gaëtan Roussel pourrait expliquer le texte, mais cela est-il nécessaire ?
    Bashung a toujours eut des textes qui demandaient que l’on y réfléchisse par nous même, que l’on y ajoute notre propre imaginaire et qu’on puisse comprendre à notre manière celui-ci. pourtant, ses textes ont toujours eut UNE signification véritable, mais les tournures de phrases, les métaphores et les jeux de mots ont toujours été un procédé qui ont rendu ses chansons aussi particulières et intéressantes.

  3. Whooo, excellent article sur une excellente chanson (que je découvre sur le tard), qui résume sans doute l’essentiel sur l’interprétation qu’on peut en avoir, à commencer finalement par le capital dernier paragraphe 😉 .

    Je me permettrai juste de rajouter que les deux sens cohabitent peut-être simplement, tout en se faisant écho (il quitte malgré lui un monde qu’en même temps il ne reconnait plus). C’est un procédé pas inhabituel, j’ai en tête la chanson ‘Pépète’ du groupe Java où le procédé est par exemple particulièrement marqué.

    J’ai par ailleurs l’impression de voir dans « hier (…) c’est à peine si on se penchait » le fait qu’une fois malade, on se « penche » sur lui, au sens propre comme au figuré (sur son lit d’hôpital), et que finalement c’est peut-être des choses qui auraient mérité d’être faites sans attendre ces moments où on ne profite plus autant des choses ; « aujourd’hui nos regards sont suspendus » (forcément, dans ces moments lourds où on ne sait plus quoi dire, où tout sujet de conversation semble renvoyé à la maladie et à un avenir condamné, où simplement exprimer de la joie de vivre pourrait sembler malvenu). « Le rose à des reflets bleus », comme la coloration de la peau qui se cyanose sous le coup d’une maladie pulmonaire. Et finalement, les atomes se dispersent comme les cendres, nos atomes rejoignent et se mêlent à la matière la plus anonyme, formulation faussement prosaïque du « tu redeviendras poussière » (« ashes to ashes » comme disaient d’autres 😉 ).

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